Israël, l’Occident et la Shoah : défaire les idées fausses

Depuis plusieurs années, les dégradations de lieux liés à la mémoire de la Shoah se multiplient. Un certain nombre de celles-ci prétendent dénoncer les crimes contre l’humanité commis par l’armée israélienne. S’il s’agit d’un prétexte, nombreux·ses sont celleux qui assimilent mémoire du génocide et défense d’Israël. Pourtant, le lien entre les deux est souvent surestimé. Cette confusion est répandue aussi bien parmi les adversaires que parmi les partisans de la politique israélienne. On se rappelle, à titre d’exemple, de l’instrumentalisation honteuse de l’ambassadeur israélien à l’ONU arborant une étoile jaune.

Revenons sur quelques idées fausses.

« Israël a été créé en réparation de la Shoah. »

Le sionisme, projet visant à la création d’un foyer national juif en Palestine, est né au XIXe siècle. Son principal théoricien, Theodor Herzl, écrit son pamphlet Der Judenstaat en 1896. Sans être majoritaire, il rencontre un large écho parmi les masses juives d’Europe centrale et orientale. Le premier congrès sioniste a lieu l’année suivante et réunit des participants de 17 pays. Si le sionisme se veut une réponse à l’antisémitisme, il s’inscrit également dans la lignée du réveil des nationalités qui frappe à l’époque particulièrement les populations dominées des empires russe, austro-hongrois et ottoman. Les vagues d’immigration juive en Palestine se succèdent tout au long du 20e siècle. On estime ainsi qu’en 1936 la population juive sur place est supérieure à 400 000 habitant·es. La Haganah, organisation paramilitaire de la population juive qui donnera plus tard naissance à Tsahal, est créée en 1920. Cette année là, un parlement représentatif des Juif·ves de Palestine est également mis en place, de même que la Histadrout, aujourd’hui principale confédération syndicale israélienne. Bref, si la Shoah a converti au projet sioniste nombre de Juif·ves jusque-là réticent·es, on peut remarquer qu’avant même le commencement de celle-ci, l’État Israël et ses institutions sont déjà présents en gestation en Palestine mandataire. En miroir de l’affirmation selon laquelle Israël a été créé en réparation de la Shoah, les négationnistes comme Faurisson ou Garaudy vont jusqu’à théoriser le fait que la Shoah a été inventée ou « exagérée » dans le but de créer l’État d’Israël. 

« Israël est un cadeau des Occidentaux aux Juif·ves. »

De la fin de la Première Guerre mondiale jusqu’à 1948, la Palestine est un territoire sous mandat de la Société des Nations géré par le Royaume-Uni. Durant cette période, la seule boussole de la puissance coloniale a été la défense des intérêts britanniques. Ainsi, si la déclaration Balfour de 1917 assure aux dirigeants sionistes l’établissement d’un foyer national juif en Palestine, l’inverse avait été promis aux dirigeants arabes afin d’obtenir leur concours dans la lutte contre les Ottomans. De même, si les autorités britanniques s’appuient sur les sionistes pour réprimer la révolte arabe de 1936-39, elles mettent en place dès la fin de celle-ci le Livre blanc. Celui-ci, en vigueur jusqu’à 1948, rejette explicitement la possibilité d’un État juif, restreint drastiquement l’immigration juive, disposition qui sera appliquée même après que la Shoah ait eu lieu, et interdit aux Juif·ves l’achat de terres sur 95% de la Palestine mandataire. En réaction, les forces sionistes entrent en guerre ouverte contre les Britanniques : dès 1941 pour les plus radicaux, à partir de 1945 pour la Haganah. Durant cette période, elles attaquent les infrastructures coloniales (dont l’hôtel King David, qui abrite notamment le commandement militaire britannique) et tuent plusieurs dizaines de soldats anglais (parmi eux, le gouverneur d’Égypte Lord Moyne). La situation sécuritaire est telle qu’à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, il faut pas moins de 100 000 soldats en Palestine pour maintenir l’ordre colonial. Enfin, lorsqu’en 1948 la guerre éclate entre Israël et les pays voisins, le soutien des Britanniques va non pas aux sionistes mais à leurs adversaires du royaume de Transjordanie, dont ils forment, équipent et dirigent l’armée. De manière générale, on peut dire qu’à partir de 1939 le projet sioniste s’est réalisé contre la puissance coloniale occupante.

« L’Occident soutient Israël pour expier sa culpabilité. »

Lors de l’indépendance d’Israël, les premiers pays à soutenir le nouvel État sont membres du bloc communiste (notamment la Tchécoslovaquie). L’enjeu était alors de signer des contrats d’armement et d’affaiblir le colonialisme britannique. Dans les années 1950, Israël se rapproche de la France. Pour Paris, il s’agissait d’affaiblir l’Égypte de Nasser, qui aidait les indépendantistes algériens. Cette coopération fut flagrante en 1956, lorsque la France, le Royaume-Uni et Israël prirent le contrôle du canal de Suez. Elle permit à Israël d’acquérir l’arme nucléaire. Dans les années 1960, les relations se distendent, le général de Gaulle entendant mener une politique étrangère également à destination des pays arabes. À la même époque, Israël se rapproche des États-Unis. Nous sommes alors dans une logique de guerre froide : l’URSS soutenant la Syrie et l’Égypte, il paraît logique d’aider leur principal adversaire. Cette entente s’est maintenue depuis pour plusieurs raisons : d’abord, Israël apparaît comme un allié stable dans une région stratégique qui ne l’est pas, surtout depuis 1979, quand la révolution islamique en Iran a fait perdre aux États-Unis leur principal partenaire. Ensuite, Israël peut compter sur des soutiens puissants aux États-Unis, comme l’AIPAC qui finance largement les hommes politiques états-uniens, ou les entreprises d’armement qui signent des contrats mirobolants avec Israël. Enfin, Israël étant devenu une puissance régionale, les États-Unis ne souhaitent pas le voir se rapprocher trop de la Chine ou de la Russie. C’est cette alliance avec les États-Unis qui explique l’immunité dont Israël semble bénéficier aujourd’hui (d’autres alliés des États-Unis comme l’Arabie Saoudite, bénéficient de la même impunité). Dans tout les cas, les États agissent en fonction de leurs intérêts stratégiques et non en réponse à une quelconque rente géopolitique liée à la Shoah (rappelons à toute fin utile que les États-Unis n’ont joué aucun rôle dans le génocide des Juif·ves).

Le massacre commis le 7 octobre 2023 a ravivé chez de nombreux·ses Juif·ves le souvenir des persécutions et du génocide, ce que la propagande israélienne ne se prive pas d’utiliser, nourrissant ainsi la confusion ambiante. Le débat sur la qualification des crimes contre l’humanité perpétrés à Gaza peut aussi avoir cet effet. Pourtant, le lien entre la Shoah et l’État d’Israël n’est pas aussi fort qu’on le croit généralement. Aujourd’hui, si l’on veut articuler lutte contre l’antisémitisme et combat contre le massacre commis à Gaza, il est nécessaire de séparer cette histoire de celle de la Shoah.

Commémorer l’assassinat de six millions de Juif·ves par les nazis est une nécessité aussi bien morale que politique. Celles et ceux qui attaquent leur mémoire au nom de la solidarité avec la Palestine ne sont rien d’autre que des antisémites.