Sans grande surprise dans un contexte tendu depuis plusieurs années, la campagne présidentielle s’est faite sur fond de fascisme, de casse sociale, de complaisance avec des dictateurs, de racisme, de xénophobie, d’islamophobie, d’antisémitisme, de sexisme, de LGBTphobies, pour ne citer que ceux-là. Avant de nous concentrer sur l’antisémitisme au sein de cette campagne, nous témoignons toute notre solidarité aux personnes visées par toutes les discriminations et les violences misent en exergue par un tel climat, et aux camarades luttant contre celles-ci.
Malgré la stratégie de « dédiabolisation » mise en place par Marine Le Pen qui a publié en 2011 une déclaration reconnaissant l’extermination des juifs, le FN a toujours été et reste un parti antisémite et négationniste. Jean-Marie Le Pen, bien qu’écarté du parti suite à ses propos sur les chambres à gaz, finance toujours 6 millions d’euros de la campagne de sa fille. Marine Le Pen s’est distinguée ces dernières semaines en niant la responsabilité de la France dans la rafle du Vélodrome d’Hiver, une responsabilité reconnue en 1995 par Jacques Chirac et sur laquelle aucun président n’est revenu depuis. Peu étonnant puisque le FN est un parti fondé par des tortionnaires de la guerre d’Algérie (dont Jean-Marie Le Pen, qui défend toujours l’usage de la torture, comme sa fille [1]) et des anciens de Vichy. On peut citer Victor Barthélémy, un des auxiliaires de la rafle du Vel’d’Hiv, qui est devenu un numéro 2 du FN par la suite [2]; ou encore Léon Gaultier, ancien SS et co-fondateur du Front National [3]. La nomination initiale de Jean-François Jalkh comme président temporaire du FN est sans équivoque : celui-ci s’est rendu à la commémoration du maréchal Pétain, et est ouvertement sympathisant de Faurisson, dont il partage le discours négationniste avec ses propos sur le Zyklon B. [4]
Quant aux membres et sympathisants du FN, s’ils ont appris à limiter les propos choquants devant les caméras, ils restent des suprémacistes blancs, des négationnistes, des racistes et des antisémites notoires. En a témoigné récemment le documentaire sur C8 « La face cachée du front national » comportant des passages en caméra cachée[5]. Suite à ce documentaire, Benoît Loeiller, conseiller régional du FN, filmé à son insu en train de tenir des propos négationnistes et de vendre des livres d’Hitler et de Faurisson, a été suspendu du parti. Les cadres du FN ont déclaré ne pas avoir été au courant, ce qui ne trompe personne. On peut évoquer également les propos des militants du FNJ relevés par le Quotidien de Yann Barthès, qui multiplient les références aux gaz et au Zyklon B aux abords du meeting du FN au zénith de Paris. [6]
Enfin, nous relevons le tweet récent de Gilbert Collard à propos d’une manifestation contre les violences policières, où il a retranscrit le slogan « Flics, violeurs, assassins » en « juifs, voleurs, assassins » et commenté : « l’antiracisme, ça pue le racisme ! ». [7] Le FN a coutume de rediriger l’attention en désignant les immigrés ou les musulmans comme les responsables de l’antisémitisme. [8] Cette stratégie est islamophobe/raciste et antisémite, puisqu’elle leur permet 1/ de diffuser un slogan raciste créé par leur soin sans avoir l’air d’y toucher 2/ de se dédouaner de leur antisémitisme tout en désignant les musulmans et les racisés comme boucs émissaires.
La campagne s’est également caractérisée par la centralité du thème de la laïcité et son dévoiement pour véhiculer un discours islamophobe et antisémite. Ainsi Marine Le Pen promet d’interdire le voile musulman, mais aussi le turban sikh et la kippa. Tout cela en soutenant le concordat, l’enseignement privé catholique, les catholiques les plus réactionnaires, les crèches dans les municipalités au nom des « racines chrétiennes de la France ». Le roman national français en pleine action.
Fillon, quant à lui, a déclaré : « il faut combattre cet intégrisme, et il faut le combattre comme d’ailleurs dans le passé je le rappelle on a combattu une forme d’intégrisme catholique ou comme on a combattu la volonté des Juifs de vivre dans une communauté qui ne respectait pas toutes les règles de la République française ». Cette accusation portée contre la minorité juive est un classique de la rhétorique antisémite, mais également une négation de l’histoire. Déjà, les juifs, comme tout groupe social, n’ont jamais eu de comportement politique homogène et il n’y a pas de « volonté des Juifs » au singulier. Historiquement, une partie significative de la communauté juive a fait preuve de légitimisme républicain (les « prières à la république » dans les synagogues), et la république a donné accès à la citoyenneté aux juifs et juives. Cela n’a jamais empêché par ailleurs l’antisémitisme, qui a incorporé cet élément dans sa rhétorique : la république serait un pouvoir “judéo-protestant franc-maçon” construit contre l’église et la monarchie. Enfin, l’opposition dans l’histoire d’une partie des juifs et des juives à la république bourgeoise n’est pas un “repli communautaire” mais une participation au mouvement ouvrier et révolutionnaire, afin de dépasser la république bourgeoise par la révolution sociale, dans une démarche universaliste qui n’empêchait pas par ailleurs la lutte pour l’autonomie culturelle.
Les Républicains, qui se rapprochent de plus en plus de l’extrême-droite, se sont illustrés en publiant une caricature d’Emmanuel Macron reprenant tous les codes de l’imagerie antisémite : le nez crochu, le costume bien évidemment, mais aussi le chapeau haut-de-forme, le cigare de banquier et la faucille du judéo-bolchévique.
Plus généralement, bien que Macron ne soit pas juif, sa carrière de banquier d’affaires chez Rothschild éveille les représentations antisémites associées à « la finance », au pouvoir de l’ombre et au complot.
La question n’est bien sûr pas d’empêcher toute critique d’Emmanuel Macron et de sa politique ultra-libérale, mais de déceler le sous-texte raciste auquel font appel certaines de ces critiques. Ses adversaires rappelleraient-ils tant le nom de son ancien employeur si cela avait été JP Morgan ou la Société Générale plutôt que Rothschild ?
Comme une large majorité des candidats, Macron défend les intérêts et le statut quo de la bourgeoisie et des rapports sociaux capitalistes. Il est donc tout à fait possible et nécessaire de combattre leur programme pro-capitaliste sans verser dans l’imaginaire antisémite ou raciste. Il est symptomatique d’ailleurs que dans cette campagne, appeler les candidats par des prénoms arabes (« Ali Juppé », « Bilal Hamon ») serve de disqualification. Cela révèle le racisme ambiant et la prégnance de l’extrême-droite qui donne le ton aux débats politiques.
La rhétorique “antisystème” adoptée par de nombreux candidats, de Macron à Le Pen en passant par Fillon et Mélenchon, favorise particulièrement une lecture complotiste des phénomènes politiques. « Le Système » est dans ce discours une entité volontairement mal définie, et l’opposition au « Système » une manière de récupérer la colère sociale tout en ne s’attaquant concrètement à aucun rapport social de pouvoir. C’est le premier pas vers une lecture antisémite de la politique, qui substitue à la bourgeoisie, la classe dominante réelle car détenant les moyens de production et de distribution, un bouc émissaire, la minorité juive, fantasmée comme “pseudo-classe dominante” car associée par les stéréotypes racistes à la finance apatride et aux médias.
Cette lecture prospère quand on s’éloigne d’une analyse de classe, matérialiste, fondée sur l’analyse du rôle des rapports sociaux, de la propriété privée des moyens de production et de distribution, de l’organisation économique et sociale dans la production des inégalités. Quand on lutte concrètement, on nomme ce que l’on combat : le système capitaliste, par exemple. « Le Système », employé sans adjectif, est un concept flou qui a toujours été utilisé par la droite nationaliste, du boulangisme au fascisme, pour tenter de capter la révolte anticapitaliste à son profit, tout en protégeant par ailleurs les intérêts fondamentaux de la bourgeoisie. La centralité de ce thème dans le champ politique actuel montre à quelle point les fascistes ont obtenu ce que Gramsci appelait « l’hégémonie culturelle », prélude à la conquête matérielle du pouvoir.
Ainsi, lorsque Jean-Luc Mélenchon, qui se définit par ailleurs comme antiraciste et opposé au fascisme, résume son programme par « rendre la France aux Français en la libérant de l’oligarchie », il fait appel au patrimoine idéologique de l’extrême droite. Son mouvement, la « France insoumise », remplace « gauche » par « France », les drapeaux rouges par des drapeaux bleus-blancs-rouges et l’Internationale par la Marseillaise. Prônant l’unité nationale plutôt que la lutte des classes, il ne s’attaque plus aux patrons français mais à la finance internationale, au « Système », à « l’oligarchie ». Autant de termes historiquement utilisés par les antisémites puisque leur flou permet de viser « ceux qui tirent les ficelles » et notamment les juifs, tout en épargnant le patronat français, compris dans « le peuple » au même titre que les travailleurs et prolétaires. [9]
Reprendre ces termes, c’est se placer sur ce terrain-là — ce que Mélenchon ne peut pas ignorer. C’est entretenir volontairement la logique de confusion et préparer la défaite du mouvement ouvrier et du mouvement progressiste.
En conclusion, la posture « anti-Système » a été centrale dans cette période de campagne présidentielle et a trouvé beaucoup d’écho, ce qui est très alarmant. Complotiste, antisémite, elle est aux antipodes de la lutte sociale qu’elle prétend incarner. L’obsession sur les hautes banques / la finance internationale / les Rothschild en dit long également. Focaliser sur la finance revient à ne pas s’attaquer au capitalisme dans son ensemble, car elle n’en est qu’un aspect. L’anticapitalisme romantique, dévoyé, fondé sur des bases idéalistes et ne s’attaquant pas aux rapports de production et notamment à la propriété privé des moyens de production, crée un terreau idéal pour l’antisémitisme. L’obsession sur la banque Rothschild en particulier l’illustre explicitement. Il s’agit en réalité de protéger la bourgeoisie française et l’ordre capitaliste, jamais remis en cause. Encore une fois, face à l’antisémitisme, il nous faut organiser notre autodéfense et plus globalement l’autodéfense antiraciste. Il faut aussi développer l’affrontement sur le terrain de classe, seul à même de revisibiliser les rapports sociaux capitalistes et leur rôle dans l’appauvrissement des classes populaires, et de revisibiliser la bourgeoisie comme classe dominante. L’heure est à la lutte et l’organisation, pas à la résignation !
[1] http://www.lemonde.fr/…/pour-marine-le-pen-il-peut-parfois-…
[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Victor_Barth%C3%A9lemy
[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9on_Gaultier
[4] http://www.huffingtonpost.fr/…/jean-francois-jalkh-la-pole…/
https://www.buzzfeed.com/…/quand-jean-francois-jalkh-signai…
[5] http://www.c8.fr/…/pid8813-c8-la-face-cachee-du-front-natio…
[6] https://twitter.com/Qofficiel/status/854388607813124096
[7] http://www.huffingtonpost.fr/…/quand-le-fn-entend-un-sloga…/
[8] https://twitter.com/mlp_officiel/status/541642884613935104…
[9] La libre Parole, organe antisémite fondé par Drumont, avait pour sous-titre « la France aux Français ». Les théoriciens de l’antisémitisme politiques ont historiquement fait de « la lutte contre l’oligarchie », un porte-drapeau de leurs discours antisémites.
Ainsi Charles Maurras, théoriciens du nationalisme Français, déclarait-il dans ses œuvres politiques : « 1. Les quatre États Confédérés: dans un conseil des ministres tenu en septembre 1898, comme les derniers adversaires de la révision du procès Dreyfus dénonçaient la puissance des juifs, des protestants et des francs maçons, M. Henri Brisson, président du Conseil et ministre de l’intérieur, défendit énergiquement les trois groupes mis en cause, et s’écria, au cours de ses déclarations, que les juifs les francs maçons et les protestants étaient L’OSSATURE DU RÉGIME REPUBLICAIN. Pour que cette ossature soit bien complète, il faut y ajouter un groupe injustement omis, par M. Brisson, le groupe étranger des métèques installés en France à la place des Français, et protégés et favorisés par les lois de la République « française ».
Ces quatre oligarchies, de nature profondément internationale toutes, puissantes et régnantes, ont été appelées les quatre États confédérés.”
Le même Charles Maurras disait :
“Le système d’oligarchie (maçonnique et juive) que la République française pratique sans le dire, le Communisme l’institue au grand jour et même l’avoue.”

