Un bilan de la manifestation contre l’islamophobie du 10 novembre

Un désir d’unité populaire antiraciste

La manifestation a été, sur le plan numérique, un large succès : plus de 20000 participantes et participants, une manifestation massive, familiale, populaire. L’immense majorité des manifestantes et des manifestants était là pour affirmer son rejet de l’islamophobie comme élément du rejet de toutes les formes de racisme, l’affirmation de la volonté de vivre ensemble contre les divisions racistes. Le désir d’unité populaire antiraciste est donc bien présent et est un espoir pour rompre avec la mécanique raciste à l’oeuvre.
Il s’agissait donc pour l’essentiel d’une manifestation à la tonalité nettement progressiste, contrairement aux recensions qui en ont été faites dans les médias ou sur une partie des réseaux sociaux. Elle constitue une étape qui pourrait s’avérer majeure pour la reconstitution d’un large front populaire antiraciste. C’est dans ce sens que Juive et Juifs révolutionnaires a choisi d’appeler à y participer et se réjouit de son ampleur.

Comme dans toute manifestations, des contradictions qu’il ne faut pas éluder

Comme nous l’avions relevé, certain.e.s parmi les initiateur.ices ont tenu par le passé des propos inacceptables, qu’il s’agisse de propos antisémites ou de propos islamophobe, misogynes ou LGBTphobes, et nous ne cautionnons aucunement ces propos et appelons à les combattre hier comme aujourd’hui. La situation est en ce sens comparable aux manifestations contre l’antisémitisme qui ont eu lieu ces dernières années, dans lesquels on retrouvait également des personnes et des organisateurs connus pour leurs positions misogynes, antisémites, islamophobes ou LGBTphobes.
La tonalité largement majoritaire de la manifestation du 10 novembre était très éloignée de ces dérives, et reflétait un désir d’unité populaire antiraciste associée au ras le bol face à la déferlante islamophobe des derniers mois.

Sur la thématique « les juifs hier les musulmans aujourd’hui » et le port de l’étoile jaune

Si une comparaison entre les années 30 -en France- et la situation politique actuelle en France peut être effectuée, les mesures islamophobes contemporaines ne sont pas semblables à celles subies par les Juif.ves sous le régime de Vichy. Le port d’une étoile jaune par une petite minorité de manifestant.es est donc pour nous inacceptable puisqu’elle suggère l’idée selon laquelle « les juifs d’hier sont les musulmans d’aujourd’hui » et donc que l’antisémitisme appartiendrait au passé, ce qui est faux. Si l’islamophobie a en commun avec l’antisémitisme d’être une persécution raciste, si comme toute persécution raciste elle peut évoluer en violence, massacre (comme l’ont montré les attentats de Christchurch, Bayonne et de très nombreuses agressions, notamment de femmes voilées), voire en génocide, la comparaison historique est ici déplacée et a le même effet de minimisation et banalisation de la violence nazie, à l’opposée de ce qui nous semble être nécessaire pour construire l’unité antiraciste. Quelles qu’en soient les intentions initiales, de telles comparaisons sont inacceptables, contre-productives d’un point de vue antiraciste et elles constituent une violence pour la minorité juive. Elle doivent ainsi pour nous être combattues partout où elles s’expriment. Il serait intéressant, à rebours d’une telle dynamique, de construire des alliances entre le combat contre l’islamophobie et l’antisémitisme, et de réfléchir à l’articulation entre les deux.
La violence islamophobe doit et peut être dénoncée pour ce qu’elle est, sans recourir à ce genre de comparaison. Parce qu’il est légitime de la dénoncer en tant que telle, comme violence raciste.
L’immense majorité de la manifestation ne s’y est pas trompée. Ce genre de dérives n’a été le fait que d’une minorité, dont les discours doivent cependant être fermement combattus. Les tentatives hasardeuses de justification avec des arguments tirés par les cheveux sont l’exact contraire de ce qui est nécessaire. Elles reflètent un travers courant dans les comportements politiques qui consiste à refuser l’autocritique et, sous prétexte qu’on est attaqué, à refuser de reconnaître des erreurs comme telles et à les défendre en blocs. C’est une impasse qui a couté historiquement très chers tant aux mouvements révolutionnaires qu’au mouvement antiraciste, et il nous semble qu’il faut rompre avec ce genre de culture militante.
Il est possible et nécessaire de combattre ces dérives minoritaires sans cracher à la gueule des milliers de manifestantEs qui ne souhaitent qu’une chose : qu’on cesse de les persécuter pour leur appartenance religieuse réelle ou supposée.
Il est notable cependant qu’un nombre important de personnalités politiques et médiatiques se soient jetées sur l’étoile jaune. Une part significative n’a qu’un objectif : masquer soit leur complaisance, soit leur inaction face à la déferlante islamophobe actuelle. Il est d’ailleurs significatif que certains n’hésitent pas à recourir à des procédés scandaleux comme celui consistant à reprendre une photo négationiste brandie initialement dans une manifestation en Belgique en 2009 et de la présenter comme une photo de la manifestation du 10 novembre.
Par ailleurs, combien se sont ainsi ému des comparaisons toutes aussi racistes et négationnistes faites entre l’islam et le nazisme ? Combien s’émeuvent de ce que celles et ceux qui combattent la stigmatisation des musulmans et musulmanes soient qualifiés sans complexe de « collabo » ?
Combien se sont élevé contre les propos de Zemmour ou d’autres, réhabilitant Pétain ? Nous combattons fermement l’ensemble de ces dérives d’où qu’elles viennent et ces tentatives de monter les unes contre les autres les minorités opprimées.

Combattre les dérives minoritaires pour renforcer la riposte contre l’islamophobie et la perspective de l’unité populaire antiraciste

Reste celles et ceux qui, sincères et attachées à la volonté de lutter contre toutes les formes de racisme, antisémitisme et islamophobie compris, s’en émeuvent. A celles et ceux-ci nous disons que nous partageons leur colère, mais qu’elle celle-ci ne doit pas être dirigée vers le refus d’un front commun antiraciste, mais au contraire vers une volonté de riposte et de clarification commune que souhaitent, visiblement, une large majorité de manifestantEs et manifestants ayant participé à cette manifestation. Qu’il faut continuer à faire avancer la perspective de la reconstruction d’un front uni antiraciste, qui passe par le double rejet de l’islamophobie et de l’antisémitisme, et de toutes leurs manifestations, dans tous les espaces.