
Michel Onfray a créé récemment une nouvelle revue qu’il a nommé « Front Populaire », une tentative honteuse dans la droite lignée du fascisme de récupérer une page de l’histoire du mouvement ouvrier. Pourtant, « Front National » serait plus appropriée comme titre, au vu du profil des contributeurs.
À l’occasion de sa sortie, des débats ont eu lieu concernant ce soi-disant philosophe soi-disant libertaire, en tout cas véritablement médiatique. Certains et certaines semblent découvrir le basculement politique de Michel Onfray, un basculement qui n’a pourtant rien de nouveau.
En effet, depuis longtemps les prises de position et les publications de Michel Onfray ne peuvent plus être classées à gauche – ou dans le camp du progrès social au sens large – par qui que ce soit tant l’islamophobie (dans « Penser l’islam ») y côtoie sans problème l’homophobie (dans la « Lettre à Manu ») ou l’exotisation (dans « Nager avec les piranhas »). Ses sorties antisémites, moins identifiées, ont pour autant joué un rôle de premier plan dans le basculement fasciste d’Onfray qui se structure, comme pour beaucoup d’autres trajectoires similaires, autour du thème récurrent d’une prétendue opposition entre « le peuple français» / « la classe ouvrière française » et « les minorités ».
Ainsi parmi ces discussions, nous avons vu ressortir une publication de 2017 : la préface par Michel Onfray d’un livre consacré à Proudhon écrit par Thibault Isabel, par ailleurs rédacteur en chef de Krisis, revue fondée et dirigée par le théoricien néo-fasciste Alain de Benoist.
Dans ce texte, Michel Onfray prétend comparer Proudhon et Marx. La première phase est « Marx est issu d’une lignée de rabbins ashkénazes ; Proudhon d’une lignée de laboureurs francs. » La suite constitue un développement de cette opposition entre un Marx héritier, universitaire, juif, rat de bibliothèque, fils d’avocat converti au protestantisme et un Proudhon bouvier, allant aux champs, issu d’une famille catholique, abandonnant les études pour travailler. Cette opposition peut paraître factuelle, elle vient pourtant d’un choix de la part de l’auteur d’utiliser des ressorts antisémites. Déjà car il a choisi que ce qui était le plus signifiant pour opposer Marx et Proudhon, c’était de mettre en avant le judaïsme du premier, malgré la conversion de son père, malgré qu’enfant son baptême ait été luthérien, malgré le peu de référence au judaïsme dans ses œuvres principales (sinon dans « Sur la question juive », ouvrage sur lequel il est revenu qui reprenait un grand nombre de préjugés antisémites). Ensuite car il s’agit de mettre en avant un stéréotype traditionnel de l’antisémitisme (que Michel Onfray ne peut pas ignorer) : celui du riche juif errant face au travailleur français enraciné (le théoricien antisémite Alain Soral parle ainsi de « capital nomade »), et plus largement d’une imagerie habituelle à tout les racismes qui cherche à opposer un peuple français supposé travailleur à des minorités nationales composées de voleurs, de fainéants, ou de banquiers. Face au juif Marx, Proudhon viendrait ainsi d’une « lignée de laboureurs francs », façon de faire remonter la présence de sa famille sur le sol français au haut Moyen-âge. Ce procédé est d’autant plus douteux que l’antisémitisme de Proudhon, à qui le livre est consacré, est connu et que Michel Onfray ne peut pas l’ignorer. Il ne peut pas non plus ignorer que la pensée de Proudhon, si elle a pu influencer des courants socialistes révolutionnaires, internationalistes et antifascistes dans certains de ses aspects progressistes, comportait aussi une part réactionnaire, raciste et misogyne qui en fait aussi une partie de l’héritage idéologique fasciste. C’est d’ailleurs autour de cette pensée que l’extrême droite a historiquement cherché à développer son influence en milieu ouvrier ( Proudhon étant utilisé comme figure d’un prétendu « socialisme national » par opposition au « socialisme international » dont Marx serait la figure).
À l’origine de cette stratégie, au coeur de laquelle on retrouve l’antisémitisme faisant des Juifs et des Juives l’incarnation du capitalisme, on retrouve l’intellectuel en rupture avec le marxisme Georges Sorel, admiré par Michel Onfray (1).
Sachant cela (ce qui est le cas de Michel Onfray), le choix de peindre un Marx « issus de rabbins ashkénazes », ne peut que faire écho. Les mots que chacun ou chacune utilise ne sont pas neutres, mis côte à côte ils peuvent avoir un sens derrière leur sens premier et c’est le cas ici. Décrire Marx d’abord comme un Juif aisé a un autre sens que d’en faire un essayiste colérique ou un père de famille à l’éducation luthérienne, descriptions qui seraient tout autant vraies. Il a pourtant préféré insister sur les origines juives de Marx afin de réactiver ces stéréotypes. C’est ce qu’a bien compris l’extrême droite et c’est pourquoi elle tente systématiquement de mettre en avant l’origine d’un délinquant lorsqu’il est issu d’une minorité nationale (comme le chantait Sniper : « Pour eux jeunes de cité rime seulement avec délinquance. Tout ça pour une couleur ou une origine qui ne reflète pas leur France. »). C’est le même processus ici à l’œuvre : l’association par l’intermédiaire d’un individu particulier des minorités dans leur ensemble à des caractéristiques que leur attribue le discours raciste. L’objectif étant de définir en contradiction une identité nationale majoritaire, ici formulée comme catholique et paysanne comme la décrivait l’extrême droite française du dix-neuvième et de la première moitié du vingtième siècle. L’antisémitisme continue de jouer un rôle central dans le basculement vers le fascisme, et permet de substituer à la classe dominante réelle (patrons et actionnaires) la figure commode des Juifs/Juives » et des minorités comme boucs émissaires.
(1) Georges Sorel a forgé une pensée dans laquelle la révolte contre « l’ordre bourgeois » ne ciblait pas la bourgeoisie en tant que classe, ni le capitalisme en tant que système de production, mais en tant que « culture décadente ». Dans cette perspective, il a d’abord voulu surfer sur le syndicalisme révolutionnaire, alors force dominante du mouvement ouvrier de l’époque (sans avoir jamais été ni syndiqué, ni syndicaliste, ni révolutionnaire et sans avoir jamais contribué matériellement en quoi que ce soit à la CGT syndicaliste révolutionnaire et à son œuvre organisationnelle) dans lequel, tout en méprisant la besogne syndicale quotidienne, il a vu un outil de destruction de la « république bourgeoise ». La classe ouvrière était ainsi vue non comme un sujet révolutionnaire mais comme un moyen de détruire l’ordre bourgeois, parce que refusant le consensus démocratique pour y opposer la force, la grève générale non pas comme une stratégie révolutionnaire réelle mais un simple « mythe mobilisateur » pour amener les foules (réputées manipulable selon les théories de Gustave Le Bon).
Renonçant à la remise en cause de la propriété privée des moyens de production et à la perspective de leur socialisation, le pseudo « anticapitalisme » de Sorel était le précurseur de celui des fascistes, et celui d’Onfray. C’est en toute logique que Sorel a ensuite évolué vers le nationalisme, considérant que la « nation » représentait un « mythe mobilisateur » encore plus puissant que la grève générale.
L’historien Zeev Sternhell considère ainsi Sorel a juste titre comme un des précurseurs de la synthèse « socialiste-national », qui ensuite sera développée au sein du « cercles Proudhon associant royalistes de l’action française et quelques militants issus du mouvement ouvriers, puis jouera un rôle dans la formation de l’idéologie fasciste. À chaque fois, ce qui fait le « liant », la « synthèse fasciste » ou «socialiste-nationale », c’est une vision du monde antisémite qui tient lieu « d’anticapitalisme romantique »
