Précisions sur Freeze Corleone

Pour défendre les textes du rappeur antisémite Freeze Corleone, mais pas seulement les siens, beaucoup de ses fans utilisent l’argument de la concurrence mémorielle, du type « Ils s’en foutent de l’esclavage, on s’en fout de la shoah ».

À ceux qui utilisent cet argument, nous pouvons dire :

  • D’abord, les Juifs et les Juives ne sont pas responsables de la place que la traite transatlantique et la colonisation ont dans la mémoire collective ou l’enseignement en France. Le mythe des juifs organisateurs de la traite transatlantique a quant à lui été forgé à l’origine par l’industriel antisémite Henry Ford, qui a publié un pamphlet intitulé le « Juif international » en 1920. Ce thème a ensuite été repris et diffusé par le Klu Klux Klan à la fin des années 60, dans le but de creuser un fossé entre mouvement de libération noir et organisations progressistes juives. Si vous souhaitez vous battre contre la minoration de l’esclavage, de la traite, de la colonisation, visez l’idéologie suprémaciste blanche, l’État français et sa politique, ne visez pas une autre minorité. Piétiner la mémoire d’une minorité n’a jamais fait avancer la mémoire des autres minorités.
  • Ensuite, celui ou celle qui se fiche de l’esclavage, de la shoah, du génocide arménien, de la colonisation, ou de n’importe quel crime de masse conduit contre une minorité nationale, ethnique, ou religieuse doit être considéré comme un adversaire de tout combat antiraciste. Cela inclue aussi bien Freeze Corleone que ceux qui, par exemple, considèrent que l’enseignement de l’esclavage et du fait colonial prennent trop de place dans les programmes scolaires.
  • Encore, pour toi qui pense qu’on parle trop de la shoah en France, réfléchis un peu : à part quelques heures de cours en troisième et en terminale, à part quelques films glorifiant la France résistante, quand t’en a t’on parlé ? Connais tu le nom d’un juif français déporté ? Sais-tu combien de Juifs et de Juives de France ont été exterminés ? Sais-tu qui étaient Maurice Papon, René Bousquet, Xavier Vallat, Louis Darquier de Pellepoix ? As tu déjà bénéficié d’un jour férié en mémoire des déportés ? As tu appris à l’école le rôle de la France dans la formation de l’idéologie antisémite, depuis bien avant la Seconde Guerre mondiale ? Sais tu quoi que ce soit, grâce à l’école, de la condition des Juifs et des Juives en France avant la Seconde Guerre mondiale ? Bref, la shoah est-elle réellement le sujet central qu’on t’imposes quand tu allumes ta télé ou quand tu vas en cours d’histoire ? Si il existait une « religion mémorielle de la shoah », comme le prétendent certains, ne crois tu pas que tes réponses à ces questions auraient été différentes ?
  • Enfin, les (mauvaises) justifications selon laquelle les références à la shoah seraient là en quelque sorte pour « réveiller » quant au traitement accordé à l’esclavage n’expliquent en rien les références aux juifs et aux juives forcément riches, aux Rotschild et Rockefeller, et finalement la reprise de tout l’appareil idéologique traditionnel de l’antisémitisme par le rappeur.

Frantz Fanon, revolutionnaire noir, écrivait « Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous ». On ne peut lutter contre la négrophobie en pietinant les Juifs et les Juives, on ne peut combattre l’antisémitisme en piétinant la minorité musulmane, car les differentes declinaisons du racisme sont les parties d’un meme tout. La lutte contre une forme de racisme ne peut donc pas se faire au détriment des autres, car toutes font partie d’un système qui doit être combattu dans son ensemble.

La concurrence mémorielle, l’opposition systématique des minorités entre elles, est actuellement l’un des plus grands freins à l’unité du combat antiraciste. Ne tombons pas dans le piège que nous tendent les Freeze Corleone de tout poils.