Commémoration pour Ilan Halimi : un rassemblement antiraciste

Ilan Halimi, 24 ans, était kidnappé le 21 Janvier 2006 par un groupe d’une vingtaine de personnes se faisant appeler le « gang des barbares », dirigé par Youssouf Fofana. La famille Halimi est contacté par les ravisseurs : ils exigent 450 000e en échange d’Ilan. La famille ne payant pas, ils contactent un rabbin au hasard dans l’annuaire et lui somment de « réunir la somme dans sa communauté ». Pendant 24 jours, il a vécu un vrai calvaire, humilié et torturé par ses ravisseurs. Le 13 février 2006, Ilan Halimi était retrouvé agonisant avec des marques de tortures sur les rails du RER C. Il succombera à ses blessures.

Le 14 février, nous honorerons la mémoire d’Ilan par une cérémonie et un rassemblement contre l’antisémitisme et tous les actes racistes.

Pourquoi votre présence à cette commémoration est importante ? L’assassinat d’Ilan Halimi est un crime antisémite qui a laissé des traces profondes chez les Juives et les Juifs de France. S’il n’est pas le premier crime antisémite ayant eu lieu dans l’après guerre (il y a eu notamment l’attentat de la rue Copernic ou l'assassinat de Sebastien Selam en 2003), il marque le début d’un nouveau cycle de violences antisémites, et d’une montée en puissance de la parole antisémite dans l’espace public. Face à ce crime, deux attitudes politiques lourdes de conséquences se sont développées et ont conduit à un recul des luttes antiracistes :

  • d’un coté une minimisation, un déni ou même une justification de la violence antisémite renvoyée à une « importation du conflit israelo-palestinien » en France. Ces positions sont expliquées par un « effet boomerang » du sionisme (soit disante légitime attaque des juifs de France aux vues de la politique coloniale israélienne), alors qu’il ne s’agit jamais que de prétexte à la haine raciale allant jusqu’à des assassinats racistes;
    Il est a noter que les enqueteurs ont initialement mis en doute, contre toute logique le caractere antisemite de l’enlevement et de l’assassinat. Les partisans du deni s’empresseront de relayer cette position policiere pour contester l’evidence, celle d’un crime antisemite brutal.
  • de l’autre, une instrumentalisation de la nécessaire dénonciation de l’antisémitisme, pour diffuser un discours raciste faisant des « arabo-musulmans » les vecteurs d’un « nouvel antisémitisme », et minimisant ainsi la profondeur de l’ancrage historique de l’antisémitisme dans la société française. En réalité, l'idéologie qui anime les tueurs d'Ilan Halimi prend sa source dans les stéréotypes antisémites les plus anciens, le prétexte frauduleux de la "solidarité avec la Palestine" utilisé parfois pour justifier ces crimes racistes -que les palestiniens n'ont jamais demandé ni cautionné- n'étant pas même évoqué par les ravisseurs, contrairement aux auteurs des attentats de Toulouse ou de l'Hypercasher. L'association des juifs et de l’argent est un stéréotype bien antérieurs au conflit israelo-palestinien puisqu’il date du moyen-âge européen ! Le fait que ces stéréotypes se diffusent dans tous les secteurs de la société française, y compris ses minorités, est simplement la preuve qu’ils sont partie intégrante de l’idéologie dominante, et non d’une tendance antisémite qui serait spécifique à ces minorités. Les attitudes politiques de minimisation ou d’instrumentalisation de l’antisémitisme se rejoignent dans leur volonté de dissocier le combat contre l’antisémitisme du combat contre tous les racismes. Or, si l’antisémitisme, comme toutes les formes de racisme, possède ses spécificités, il s’inscrit dans un système raciste global, dont découle une vision du monde. Il nous faut donc travailler à une réponse globale, qui évite deux écueils : celui de l’isolement de la lutte contre l’antisémitisme ou de sa minimisation, et celui de son utilisation à des fins racistes.
    Car ces deux attitudes politiques ont eu pour effet de décentrer la question de la lutte contre l’antisémitisme en elle même et comme aspect de la lutte antiraciste en général, pour la subordonner à des agendas qui lui sont extérieurs.
    Cela a eu pour effet d’isoler la minorité juive, et de l’exposer encore plus violemment à l’antisémitisme, ainsi que de faire reculer le front global contre le racisme : alors que les victoires des uns pouvaient alimenter celles des autres jusque-là, on en est venus à partir du début des années 2005 à opposer les avancées des luttes des un/unes et des autres pour le plus grand bonheur des racistes. Or on voit bien, à travers l’exemple d’un Eric Zemmour que l’antisémitisme, l’islamophobie et le racisme vont de pair : le même qui stigmatise les musulmans, les noirs et les arabes, fait oeuvre de révisionnisme en tentant de réhabiliter Pétain et Maurras, justifiant le massacre colonial par Bugeaud des juifs et musulmans algériens lors de la conquète colonial. Il n’est pas le seul dans son genre, faisant mentir celles et ceux qui tentent d’opposer la lutte contre l’antisémitisme à la lutte contre l’islamophobie et aux autres formes de racisme. Ainsi, la théorie raciste et complotiste du « grand remplacement » promue par de large secteurs politiques est une autre illustration de cette convergence, où les thèmes racistes rejoignent les thèmes islamophobes : les juifs et juives sont ainsi accusés de vouloir remplacer les prétendus « français de souches » par les musulmans.
    On le voit donc, quand progresse l’un ou l’autre des thèmes racistes, c’est inévitablement l’ensemble des thèmes racistes qui progressent.

Nous pensons donc qu’il faut nous sortir de l’ornière dans laquelle ces deux visions ont enfermé nos minorités :

  • En combattant l’antisémitisme pour lui-même, en incluant ce combat dans le combat général contre les racismes et en refusant la tendance à le minimiser ou à minimiser les autres formes de racisme. En refusant que se tiennent, prétenduement au nom de la lutte contre l’antisémitisme, des discours racistes.
  • En cessant de subordonner la lutte contre l’antisémitisme à la question israélo-palestinienne : la condition des Juifs et des Juives en France est une condition minoritaire, dans un pays qui possède une longue tradition antisémite qui lui est propre, et qui date de bien avant le sionisme et la constitution de l’État d’Israël. Quelles que soient leurs relations avec cet État, son gouvernement, sa politique, les Juifs et Juives subissent l’antisémitisme structurel de la société française. On ne peut donc exiger d’eux, en préalable à la dénonciation de l’antisémitisme dont ils et elles sont victimes, un positionnement, quel qu’il soit, sur la question israélo-palestinienne. Pas plus qu’on ne peut exiger des musulmans et musulmanes, en préalable à la dénonciation de l’islamophobie dont ils et elles sont victimes un positionnement sur les agissements de tel ou tel Etat musulman! On ne peut conditionner la dénonciation du racisme, de l’islamophobie, de l’antisémitisme au positionnement politique de celles et ceux qui en sont victimes, aussi problématique que celui-ci nous paraisse au regard de nos valeurs. Car les responsables du racisme sont les racistes, pas celles et ceux qui en sont victimes ! Ainsi, l’adhésion ou l’opposition au sionisme des victimes de l’antisémitisme ne devrait plus constituer une « ligne de démarcation » en matière de lutte contre l’antisémitisme, puisqu’il n’est pas question de la situation en Israël et en Palestine (pour lequel ces lignes de fracture ont évidememnt un sens) , mais bien du racisme et de l’antisémitisme en France. Nous pensons que toutes celles et tous ceux qui entendent lutter contre les stéréotypes et les actes antisémites, et contre toutes les formes de racisme en France, quelle que soit leur position concernant le sionisme, le conflit israélo-palestinien et les modalités de sa résolution, doivent avoir leur place, et la prendre, dans la lutte contre l’antisémitisme en France. Cela passe par la lutte contre les stéréotypes antisémites et racistes millénaires dont Ilan a été victime, par le refus de faire des Juifs et des Juives des boucs émissaires des problèmes sociaux, de les considérer comme responsable en bloc de la politique du gouvernement israélien, et le refus de voir quelque propos raciste que ce soit tenu au nom de la lutte contre l'antisémitisme, qui n'est soluble dans aucune forme de racisme.

Nous œuvrons à la construction d’un front uni contre le racisme. Celui-ci, bien sur, ne fera pas disparaître les clivages et les positions sur la question israélo-palestinienne qui continueront d’exister (les positions anticolonialistes et antinationalistes de Juives et Juifs révolutionnaires sont connues à cet égard). Mais il ne pourra se créer efficacement que s’il cesse de subordonner la lutte contre l’antisémitisme en France à cette question.

C’est dans ce sens que nous invitons des associations, collectifs, partis, syndicats très divers à signer cet appel. Nous invitons toutes celles et tout ceux qui sont attachés à la lutte contre toutes les formes de racistes à y participer. Et ce, quel que soit leur positionnement sur le conflit israélo-palestinien, qui, pour, nous, n’est pas le sujet de ce rassemblement, car le sujet, c’est la lutte contre l’antisémitisme et toutes les formes de racisme en France.
Nous nous réjouissons donc d’ores et déjà de la reconstitution d’un front large sur le sujet, incluant organisations juives, organisations syndicales, collectifs antiracistes, collectifs féministes et LGBT et organisations politiques progressistes. Nous pensons qu’il peut s’agir d’une étape, comme la marche du 10 novembre contre l’islamophobie à laquelle nous avons appelé, comme les marches organisées par le Comité Adama contre les violences racistes systémiques, notamment policieres, pour reconstruire le puissant front commun contre le racisme dont nous avons besoin, pour faire reculer la vague raciste qui ne cesse de prendre de l’ampleur, avec le soutien de certains secteurs de la bourgeoisie et des médias.