L’UJFP a récemment publié un texte intitulé « Réflexions sur l’usage du terme « Shoah » et la lutte contre l’antisémitisme dans le discours officiel » qui discute et conteste l’usage du terme Shoah et le consensus qui l’accompagne. Nous n’avons pas de préférence concernant la désignation à donner au génocide des juifs : pour dire l’indicible, les mots sont insuffisants. Pour autant, un certain nombre de gens, parmi lesquels des rescapé-es, ont choisi de l’appeler Shoah. Le terme est passé en français et s’est généralisé notamment depuis la sortie du film du même nom en 1985. Vouloir « en finir » avec ce terme pour la seule raison qu’il est hébreu et donc également utilisé en Israël nous semble un combat douteux, comme si la critique du colonialisme israélien impliquait la négation de toute histoire commune entre les juifs israéliens et ceux de la diaspora.
Cela étant dit, dans ce texte, plusieurs passages nous semblent beaucoup plus problématiques. Nous en reproduisons un ci-dessous :
« La destruction des Juifs au cours de la Seconde Guerre mondiale est l’histoire spécifique de l’Europe occidentale habituée par ailleurs à traiter les indigènes des colonies qu’elle occupait en sous-hommes, taillables et corvéables à merci. Réduits la plupart du temps à l’état d’esclavage. La nouveauté dans la destruction des Juifs d’Europe a résidé dans le fait qu’ils étaient blancs et européens. Qu’un certain nombre ont été transformés par les nazis en esclaves aux services des entreprises allemandes travaillant pour l’effort de guerre nazi jusqu’à l’extrême limite de leur résistance physique avant d’être détruits et réduits en cendres. »
Nous invitons ici les auteurs à se documenter sur le génocide. Déjà, le génocide des juifs n’est aucunement une « histoire spécifique de l’Europe occidentale ». Parmi les victimes, on compte un grand nombre de Juifs et de Juives orientaux.
De plus, si l’on applique la définition de blanc généralement utilisée par le PIR et l’UJFP, c’est à dire qu’un blanc sociologique serait « une personne qui jouirait soit d’un statut de privilégié du fait de la discrimination des indigènes sociologiques, soit du fait de ne pas subir de discrimination raciste », alors les Juifs et les Juives ne sont pas blancs (tout en sachant que le concept de blancs n’avaient pas grand sens dans la vision raciale nazie, ces derniers raisonnant plutôt en termes d’aryanité). La racialisation des personnes juives, bien qu’ayant ses propres modalités, doit nécessairement être prise en compte pour l’écriture d’une réfléxion sur un événement comme le génocide (celui-ci étant d’ailleurs la triste preuve que les Juifs et les Juives ne sont généralement pas considérés comme blancs). Écrire que le génocide aurait visé des blancs revient ici à dire que ceux qui en ont été victimes n’étaient pas discriminés, ce qui est une absurdité.
Également, parmi les assassins, on compte également des pays n’ayant aucune histoire coloniale (comme la Roumanie, la Slovaquie ou l’Ukraine).
Surtout, le déroulement du génocide ne consistait pas à exploiter économiquement les Juifs et les Juives jusqu’à ce qu’ils deviennent incapables de travailler. À Birkenau et à Treblinka, la grande majorité des victimes était menée directement à la chambre à gaz. Les Einsatzgruppen ne faisaient pas travailler leurs victimes avant de les abattre. La rationalité économique ou militaire n’a rien à faire dans la logique génocidaire (c’est également vrai pour le génocide des arméniens ou le génocide des tutsis).
Au contraire, pour les assassins l’objectif meurtrier lui est prioritaire. L’objectif des nazis n’était pas de mobiliser des travailleurs forcés, mais d’éliminer intégralement le peuple juif. L’auteur de ce texte semble ignorer que la déportation ne concernait pas seulement les Juives et Juifs valides et aptes au travail, mais aussi des vieillards des malades et les enfants de tous âges dans une proportion très élevée et sans lien possible avec un objectif productif.
La tendance à gauche à chercher une explication économique aux crimes nazis est ancienne. On la retrouve notamment dans deux textes tristement fameux : « Auschwitz ou le grand alibi » écrit en 1960 et développant une thèse ultradéterministe issu d’un matérialisme schématique selon laquelle le génocide des juifs s’explique par l’inutilité économique de la petite bourgeoisie juive allemande ; Dans sa critique de l’antifascisme, l’auteur dénonce « l’alibi » de la Shoah pour justifier la grande destruction nécessaire au capitalisme qu’a été la Seconde Guerre mondiale.
Cette thèse fortement discutée trouvera un aboutissement ultime en 1981 par un autre texte qui fit grand bruit dans l’ultragauche intitulé « De l’exploitation des camps à l’exploitation dans les camps » qui, citant abondamment le négationniste Rassinier, nie la dimension exterminatrice des camps nazis pour n’en faire que des lieux d’exploitation économique. Qualifié d’alibi en 1960, la Shoah devient alors un mythe, ce milieu s’enfoncera dans la logique de provocation et de rupture avec les consensus prenant fait et cause pour les négationnistes.
Dans son développement, le texte de l’UJFP révèle sa logique globale. Il s’agit, en paraphrasant approximativement le « Discours sur le colonialisme » d’Aimé Césaire, d’inscrire plus encore le génocide des juifs dans une histoire française afin de dénoncer la politique actuelle envers les étrangers. Pour cela, l’auteur établit une continuité entre les camps nazis et les Groupes de Travailleurs Étrangers français de 1940, puis les Centres de Rétention Administrative actuels. Cela s’illustre par la question posée ensuite : « Les 37.612 enfants d’étrangers indésirables d’aujourd’hui pèseraient-ils moins que les 11.500 enfants Juifs déportés ? » Le raisonnement de l’auteur est donc le suivant : si les nazis ont réduit les Juifs et les Juives en esclavage, si on peut les inscrire dans l’histoire coloniale occidentale, dont la France est également héritière, alors la comparaison avec les politiques racistes actuelles est légitime.
Cette comparaison échoue sur un écueil : les criminels nazis n’ont pas cherché à asservir les Juifs et les Juives, mais à les éliminer. L’analyse d’une continuité entre certains pans de la politique nazie à l’Est et le colonialisme européen peut être légitime. Elle ne l’est pas quand elle sert à comparer l’incomparable. Les 11.500 enfants déportés de France n’ont pas été conduits en centre de rétention, mais à la chambre à gaz, et (heureusement) les 37.612 « enfants étrangers indésirables » ne seront pas abattus dans un ravin.
Le texte de l’UJFP dévoile sa logique d’entrée de jeu dans son titre, il existerait une version « officielle » de la Shoah qu’il s’agirait de combattre pour rétablir des vérités que le consensus, le pouvoir, les historiens également officiels (on ne sait pas vraiment qui serait les auteurs de la version autorisée) chercheraient à dissimuler. Il s’agirait donc une fois de plus a rompre le consensus, ici en révélant que la Shoah n’en n’était pas une, que les Juives et les Juifs n’ont pas été exterminés comme groupe racial désigné par le nazisme, mais comme entité socio-économique dont l’exploitation est devenue meurtrière. De là à affirmer qu’aucun Juif n’a été tué seulement parce que Juif, il y n’y a qu’un pas, l’UJFP ne l’a heureusement pas franchi.
Mais ce qui est franchi sans détour, c’est une relativisation des crimes du nazisme, l’utilisation de données historiques approximatives ou inexactes, l’exhumation d’un vieux et pathétique débat ayant conduit aux pires dérives sur le mode de la dénonciation complotiste du « discours officiel » de la Shoah. Nous ne comprenons pas que l’UJFP puisse poster un tel texte. Malgré nos nombreux désaccords, nous ne les avons jamais suspecté de sympathie envers les thèses négationnistes, révisionnistes ou minimisant le génocide des juifs.
Les Centres de Rétention Administratives sont ignobles de racisme. Il est important de condamner l’existence de ces centres et du racisme qui le permet, et cela doit se faire sans les comparer avec les exterminations d’enfant juifves et sans relativiser les crimes nazis ni minimiser la mémoire juive du génocide. Nous affirmons notre profonde conviction : la concurrence des mémoires n’a jamais été un bon moyen de faire avancer la lutte antiraciste. Tout comme le négationnisme et le révisionnisme doivent être combattus farouchement d’où qu’ils viennent.
