À l’heure où l’extrême droite tente de mettre le grappin sur la lutte contre l’antisemitisme en opposant entre elles les minorités juive et musulmane, nous jugeons utile de rappeler une période pas si lointaine où le Front National, sous l’influence d’Alain Soral, a tenté la stratégie inverse.
Le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen est porté au second tour des élections présidentielles. Si cet événement est un traumatisme pour les personnes de gauche qui l’ont vécu, il pose également de nombreuses questions à l’extrême droite. Pour les partisans du Front National, la prise de pouvoir cesse d’être un objectif lointain pour devenir une perspective réaliste dans les années à venir. Mais pour y parvenir le Front doit élargir sa base électorale au delà des 18% des premier et second tours, ce qui implique un repositionnement stratégique.
La réflexion est d’autant plus nécessaire qu’à droite Nicolas Sarkozy, nommé Ministre de l’Intérieur, adopte une posture de « dur » et semble décidé à couper l’herbe sous le pied du FN sur ses créneaux traditionnels : l’insécurité et l’immigration. Jean-Marie Le Pen et sa fille décident donc de s’ouvrir à des nouvelles personnalités. Ce sera Alain Soral et son compère Dieudonné. Quelques années plus tard des personnalités chevènementistes du MRC (Mouvement républicain et citoyen), Bertrand Dutheil de la Rochère et surtout Florian Philippot, joueront ce rôle d’ouverture vers ce que l’extrême-droite appelle la « gauche patriote ».
À l’époque, Alain Soral est un bon client pour les médias et est régulièrement invité sur des plateaux télés ou radios, notamment grâce à son réseau familial. Il se prétend alors sociologue de la drague et a écrit un livre et un film sur le sujet, mais alors qu’il aurait pu devenir un énième « coach » en harcèlement de rue, il préfère se tourner vers la politique. Après avoir reproché dans son livre « Jusqu’où va-t-on descendre ? » à Dieudonné de ne pas s’attaquer suffisamment aux Juifs, Alain Soral se rapproche de l’ex comique alors en pleine radicalisation antisémite, lui apportant son soutien dans la campagne de la liste Euro-Palestine aux élections européennes de 2004 et l’aidant à théoriser son discours.
En 2005 donc, Alain Soral prend contact avec les Le Pen, notamment par l’intermédiaire de Bruno Gollnisch et de Farid Smahi. L’entente fonctionne, celui qui selon Marine Le Pen est un « immense écrivain » rejoint l’équipe en vue des présidentielles. Pour lui, la situation est claire : Jean-Marie Le Pen est le seul candidat d’opposition au « système », la seule option permettant une rupture véritable face aux politiciens agréés par « l’Empire », c’est-à-dire, si on le traduit, par les Juifs. Il propose un virage au parti avec le même objectif que celui qu’aura plus tard Égalité & Réconciliation, « convertir au nationalisme politique les jeunes des milieux populaires et notamment ceux issus de l’immigration ». Il s’agit de recruter la population d’origine immigrée au service du combat contre le « mondialisme ». La stratégie convainc, elle orientera la dernière campagne de Jean-Marie Le Pen.
Cette nouvelle voie est visible notamment à Valmy le 20 septembre 2006 où Jean-Marie Le Pen, dans un discours qui étonne, se revendiquant pèle mêle des soldats de la Révolution Française et de Georges Marchais, appelle les « Français d’origine étrangère » à « se fondre dans le creuset national et républicain » tout en attaquant Nicolas Sarkozy, « valet de l’atlantisme et de l’Empire » dans le plus pur vocabulaire soralien. Dans le même temps, Jean-Marie Le Pen et sa fille multiplient les sorties en banlieue, comme sur la dalle d’Argenteuil où le père prend le contre-pied des propos tenus au même endroit deux an plus tôt par le ministre de l’Intérieur en affirmant « Si certains veulent vous karchériser ou vous exclure, nous voulons, nous, vous aider à sortir de ces ghettos de banlieues où les politiciens français vous ont parqués, pour vous traiter de racaille par la suite. » Alain Soral lui même est mis en avant, Marine Le Pen s’affiche avec lui à Aulnay-sous-Bois, il multiplie les meetings et les conférences de presse (affirmant notamment que « Marx voterait Le Pen » et que « Jean-Marie Le Pen a un fils, il s’appelle Marine »), et c’est accompagné d’un David Rachline fasciné et plein d’admiration (aujourd’hui maire de Fréjus et vice-président du RN) qu’il écume les routes à la recherche de parrainages.
Au soir du premier tour, le 22 avril 2007, c’est la douche froide : Jean-Marie Le Pen obtient 10% des suffrages, il est quatrième, derrière Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et même François Bayrou. Les quartiers populaires n’ont pas voté pour celui qui leur crachait dessus depuis des décennies. Pire, la campagne a attisé les tensions au sein du parti, certaines fédérations refusant d’utiliser les affiches mettant en avant une femme d’origine immigrée. La priorité change pour les Le Pen, il s’agit maintenant d’assurer le passage de relais du père vers la fille tout en maintenant l’unité du parti. L’heure n’est donc plus à une expérimentation peu payante électoralement et qui risque de mettre les Le Pen en rupture avec des franges trop importantes du Front. Alain Soral commence donc à être mis de côté. Au congrès de novembre 2007 il est nommé au comité central, mais ne fait pas partie du bureau politique.
Ce dernier ressent alors le besoin de monter sa propre boutique. Aux côtés de Philippe Péninque et de Jildaz Mahé O’Chinal, deux proches de Marine Le Pen, il fonde Égalité & Réconciliation en juin 2007. De même qu’Alain Soral, Marc George, le secrétaire général de la nouvelle organisation, siège au comité central du Front National. La première université d’été d’E&R s’ouvre en présence de Jean-Marie Le Pen en personne. Lors de la seconde, le FN sera représenté par son vice-président Jean-Claude Martinez. L’objectif de la nouvelle organisation est toujours d’attirer les quartiers populaires vers l’extrême droite, mais également d’influencer le FN en formant ses cadres sur la ligne soralienne. Mais cette proximité n’empêche pas le parti de Marine Le Pen de s’orienter vers une autre voie, notamment sous l’influence des anciens megretistes partisans de « l’union des droites » et de la « dédiabolisation » du parti, un programme peu compatible avec le « national-socialisme » soralien. Aux élections européennes de 2009 Alain Soral n’obtient pas la tête de liste en Île de France. C’en est trop pour son égo blessé. Il claque la porte, non sans insulter les « suceurs de sionistes » et la « cage aux folles » que serait devenu le FN, et part mener seul son aventure fasciste aux côtés de Dieudonné.
Aujourd’hui, le RN a tendance à faire oublier cet épisode. Il est pourtant extrêmement instructif. La même extrême-droite qui prétend aujourd’hui lutter contre « l’antisémitisme musulman » militait il y a quelques années aux côtés du principal théoricien de la haine des Juifs, suivait ses idées et l’aidait à monter son fan-club. Pour les fascistes, la question de comment opposer les minorités entre elles n’est que tactique. L’un est plutôt antisémite, l’autre islamophobe, et l’orientation changera en fonction du public et du contexte. Mais sur le fond le programme reste le même : le rejet de toutes les minorités et la défense d’un ordre social raciste au service d’une population majoritaire fantasmée blanche, européenne et chrétienne.
Ne nous y trompons pas. L’extrême droite est et restera l’ennemie des Juifs.
