Non, l’antisémitisme, d’où qu’il vienne, n’est ni résiduel, ni une « fake-news ».

Le 23 octobre 2025, Julien Théry, professeur d’histoire médiévale à l’université Lyon 2 et animateur d’une émission sur le Média, publiait dans la revue Hors Série un article intitulé « Antisémitisme de gauche : la grande fake news ». Dans celui-ci, il entend démontrer l’inexistence d’un antisémitisme de gauche. L’article a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux militants. Sa méthodologie est simple. Il s’agit d’un côté de recenser de nombreuses positions antisémites censées démontrer que cette forme de racisme serait forcément d’extrême-droite ; de l’autre de faire une liste de propos ou actes antisémites commis par des personnalités de gauche au cours de l’histoire et de les minimiser ou de les expliquer par imprégnation des préjugés majoritaires. Comme si l’existence d’un antisémitisme à droite était incompatible avec celle d’un antisémitisme de gauche, les catégories gauche / droite distinctes ne s’étant d’ailleurs stabilisées qu’a partir de l’affaire Dreyfus.

Ainsi, concernant Proudhon, il serait « anachronique » et « absurde » de comprendre ses écrits comme « les manifestations d’une volonté potentiellement éradicatrice de type nazi-fasciste. » Une simple recherche sur Wikipédia permet pourtant de trouver des écrits où Proudhon manifeste explicitement cette volonté : « Le Juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie ou l’exterminer … Par le fer, par le feu ou par l’expulsion il faut que le Juif disparaisse. » Contrairement à ce que Julien Théry semble penser, de tels propos n’étaient pas anodins au XIXe siècle, ils étaient au contraire extrêmement violents, même selon les critères de l’époque (comparons avec la position de Robespierre quelques décennies auparavant : « Rendons [les Juif·ves] au bonheur, à la patrie, à la vertu, en leur rendant la dignité d’hommes et de citoyens, songeons qu’il ne peut jamais être politique, quoi qu’on puisse dire, de condamner à l’avilissement et à l’oppression une multitude d’hommes qui vivent au milieu de nous ».)

De la même manière, Julien Théry écrit : « lorsqu’un courant de la SFIO, l’ancêtre du Parti socialiste, a reproché injustement aux juifs de pousser à la guerre avec l’Allemagne hitlérienne, il s’agissait de pacifisme et non d’attaques contre le judaïsme. » Ainsi, lorsqu’avant guerre des dirigeants de la SFIO attaquent Léon Blum, lui reprochant de n’avoir autour de lui « que des juifs : les Blumel, les Grumbach, les Bloch, les Moch » (Théo Bretin, député) ; de vouloir les « faire tuer pour des juifs » (Paul Faure, co-dirigeant du parti) ; lorsque George Mandel est accusé « comme tous les juifs, de poursuivre Hitler de sa haine » par Fernand Bouisson ; lorsque Marcel Déat et de nombreux socialistes et ex-socialistes s’engagent dans la Collaboration et soutiennent un régime qui participe à l’assassinat de plus de 76 000 Juif·ves de France ; tout cela n’aurait rien à voir avec l’antisémitisme.

Autre exemple, concernant l’antisémitisme soviétique Julien Théry note : « Les cas d’antisémitisme repérables dans l’histoire des pays du bloc soviétique – par exemple de la part de Staline et de son entourage, entre autre lors du « complot des blouses blanches » – ne ressortissent évidemment pas à l’idéologie communiste propre à ces régimes, mais à une tradition enracinée de très longue date dans la culture des sociétés concernées ». Pourtant, l’antisémitisme soviétique ne se limite pas à quelques « cas », mais possède un caractère systémique en URSS et ses pays satellites sur plusieurs décennies. Il ne relève pas seulement d’une « tradition antisémite », mais s’inscrit dans une politique stalinienne visant à diffuser et instrumentaliser l’antisémitisme pour réprimer l’opposition politique avec une réadaptation de mythes antisémites spécifiquement ajustés aux besoins de cette politique, en particulier celui du Juif déraciné au service d’une puissance étrangère à la nation (les exemples les plus parlant étant le dit « complot des Blouses blanches » et les procès de Prague en 1952-53). Cette analyse de l’antisémitisme soviétique que Julien Théry semble ignorer n’est pas nouvelle, elle est formulée dès les années 1930, notamment en 1937 par Léon Trotsky, qui en fut la cible, dans son texte « Thermidor et l’antisémitisme ».

Cette utilisation politique de l’antisémitisme ne s’arrête pas avec la mort de Staline et continue pendant plusieurs décennies par le biais de la sionologie, une pseudo-science qui recycle les thèmes antijuifs en les présentant comme anti-impérialistes. Certaines thèses popularisées à cette époque ont encore cours aujourd’hui à gauche, avec une influence délétère : les « sionistes » auraient été les alliés objectifs du parti nazi, les Juif·ves profiteraient de la Shoah pour en tirer des bénéfices, le « sionisme » serait un projet de domination global du Moyen-Orient, voire du monde, les personnes et organisations juives en désaccord avec la ligne du parti seraient des « sionistes » qui agiraient en réalité pour le compte de l’État israélien, etc. Dire que l’antisémitisme soviétique ne serait qu’une manifestation de l’antisémitisme traditionnel des sociétés concernées revient ainsi à faire l’impasse sur la reconnaissance de la fonction que joue l’antisémitisme pour les régimes en question.

Julien Théry multiplie les exemples, de Toussenel à Corbyn, mais pour résumer son propos : une personne de gauche ne peut pas être antisémite et si par accident elle l’était quand même, alors il s’agirait d’antisémitisme de droite. Dans ce raisonnement tautologique, il faudrait donc séparer l’homme de gauche de son antisémitisme de droite. Notons que ce type de dissection permettrait de conclure qu’il n’existe pas non plus de sexisme de gauche, ni de colonialisme de gauche, ni de racisme de gauche, et ainsi de suite pour préserver une gauche idéale qui n’existe pas et n’a jamais existé hors d’autres lieux que l’esprit de Julien Théry et de ses fidèles soutiens.

Quant à la notion « d’antisémitisme de gauche », elle serait née au XXIe siècle. Julien Théry fait ici semblant de croire que le sujet est apparu avec le livre de Michel Dreyfus en 2009, comme si il n’existait pas en d’autres termes depuis des décennies (il semble n’avoir jamais entendu parler des travaux de Zeev Sternhell, de Moishe Postone, de Léon Poliakov, ou à vrai dire de qui que ce soit de sérieux). En fait, l’historien n’utilise le débat antisémitisme de gauche / antisémitisme à gauche que comme diversion. Dans tous les cas, pour lui la question est vite réglée : l’accusation d’antisémitisme ne serait qu’un outil au service de la propagande des « sionistes », et tant pis pour celles et ceux qui se mobilisent sur la question, tant pis surtout pour les Juif·ves qui subissent au quotidien (à force de victimisation des antisémites, on les oublierait presque).

L’argument est malheureusement devenu habituel au sein de la gauche confuse : les mêmes qui répètent (à raison) qu’il ne faut pas confondre antisionisme et antisémitisme considèrent dans un même mouvement et sans voir la contradiction que celleux qui se mobilisent contre l’antisémitisme sont des « sionistes ». Pour citer l’universitaire, ses contradicteurs sont des « petits fonctionnaires de la hasbara ». Autrement dit, si vous êtes contre moi, vous êtes des agents israélien·nes. Une rhétorique qui rappelle le complotisme soralien et la théorie des sayanims, ces milliers de Juif·ves français qui seraient des agents israélien·nes. En effet, Julien Théry a diffusé une liste de « génocidaires », c’est-à-dire de personnalités majoritairement juives qui demandent dans une tribune des conditions à la reconnaissance par la France de l’État de Palestine. Il est au mieux maladroit, au pire franchement abject, de transformer une liste de personnalités principalement juives pour appeler à les « boycotter ». Les symboles politiques ont un sens en France et il semble assez évident que la même liste, établie par une personnalité d’extrême droite, aurait suscité de légitimes attaques. Les actes racistes, continuons de le marteler, ne se jugent pas en fonction des belles intentions de leurs auteurs, même quand ces auteurs se réclament du camp de l’émancipation.

Même en admettant ces bonnes intentions de défendre les Palestinien·nes : pourquoi choisir de boycotter une vingtaine de personnes majoritairement juives présentées comme « génocidaires » alors que celles-ci ont des positions variées, critique de Netanyahu pour certain·es, et qu’il existe en France des réels soutiens des crimes de l’armée israélienne, en particulier au sein de l’extrême droite ? En effet, même si la position des signataires de la tribune est problématique, puisqu’il n’y a aucune raison de conditionner à quoi que ce soit le droit des peuples à l’autodétermination, elle ne correspond pas au soutien à un génocide : rappelons ici que l’extrême-droite israélienne ne défend pas une reconnaissance sous condition de la Palestine, mais un grand Israël ethniquement homogène sur la totalité de la Palestine historique, voire au-delà. Mais après tout, au point où nous en sommes, pourquoi les mots auraient-ils un sens ?

Pour revenir à l’article de Julien Théry, on l’aura compris, cette démonstration paresseuse ne convaincra que les convaincu·es. Ce qui est inquiétant, c’est le succès que ce texte a rencontré, qui démontre non seulement un manque de formation sur l’antisémitisme mais également un refus de se confronter au sujet. L’objectif du texte est en effet de conforter le déni, d’inciter le lecteur à ignorer, voire à revendiquer fièrement les accusations d’antisémitisme (Julien Théry l’avait d’ailleurs écrit sur les réseaux sociaux : « Si tu es un peu sérieusement de gauche et n’a jamais été traité d’antisémite, t’as raté ta life »), position catastrophique d’un point de vue antiraciste, mais partagée par des personnalités comme Houria Bouteldja et Jean-Luc Mélenchon, qui se sont d’ailleurs empressé·es de soutenir l’universitaire.

Pourtant, il y a urgence : l’antisémitisme explose dans la société ; la minorité juive est de plus en plus isolée ; et l’extrême-droite utilise sans vergogne cet aveuglement comme argument central pour faire de la gauche un repoussoir dans sa stratégie de dédiabolisation. Plus que jamais, une prise de conscience est nécessaire avant qu’il ne soit trop tard. Nous ne le rappellerons jamais assez: l’antisémitisme est loin d’être une illusion, il est une réalité vécue au quotidien par les Juif·ves de France et de diaspora en général et nous trouvons inacceptable qu’on puisse en rire ou le minimiser.

PS : Suite à cet article, des lecteurs·ices nous ont envoyé des captures de publication de l’historien sur les réseaux sociaux. Ça se passe de commentaire.