Fin décembre, le journal Charlie Hebdo a publié une caricature de Rokhaya Diallo en danseuse de revue coloniale, avec l’objectif de faire une comparaison entre la résistante Joséphine Baker et la militante antiraciste au détriment de cette dernière.
Ce n’est pas la première fois que Charlie Hebdo commet des caricatures racistes : pensons ici au dessin représentant les jeunes filles kidnappées au Nigeria par le mouvement islamiste Boko Haram réclamant des allocations, à la caricature d’Aylan Kurdi mort noyé « si près du but » devant une publicité Mac Donald’s, et à bien d’autres. De fait, ce journal n’hésite pas au nom du droit à rire de tout à reproduire des stéréotypes envers les migrant·es et les minorités et participe par là à la diffusion des racismes, bien qu’il s’en défende. Cela est en cohérence avec son positionnement politique, proche de l’islamophobie du Printemps Républicain et d’une gauche qui refuse de considérer l’existence d’un racisme systématique.
Cependant, la question du racisme et de la caricature ne se limite pas à Charlie Hebdo. Ces dernières décennies, il y a eu de multiples autres polémiques durant lesquelles des dessinateurs ou des humoristes étaient accusés de racisme ou d’antisémitisme : Valeurs Actuelles croquant Danièle Obono en esclave, Guillaume Meurice riant de la circoncision de Benjamin Netanyahou, Franc-Tireur représentant un Éric Zemmour au teint verdâtre et au nez crochu, etc. Les arguments utilisés pour les défendre étaient souvent identiques : droit à la caricature, liberté d’expression, argumentation circulaire (« cela ne peut pas être raciste / antisémite car son auteur ne l’est pas »), etc. Concernant ce dernier point, nous considérons que le fait d’être de gauche ne constitue pas en soi une immunité aux discours racistes ou antisémites. Il ne s’agit donc pas ici de mettre une équivalence entre Charlie Hebdo ou Guillaume Meurice et des journaux fascistes comme Rivarol ou Valeurs Actuelles, mais d’identifier dans leurs discours ce qui relève d’une logique raciste qui imprègne l’ensemble de la société française. Pas plus que le fait d’être de gauche, le fait pour Charlie Hebdo d’avoir été ciblé par des terroristes islamistes ne saurait immuniser face à la critique.
Pour s’y retrouver, nous proposons une méthode simple, à partir de trois questions :
– Des références racistes / antisémites sont elles utilisées ?
Question qui permet déjà d’avancer. Il s’agit de voir si le dessin s’inscrit dans le contexte d’une oppression systémique et en reprend les codes. Représenter une personne noire en ceinture de bananes ou portant des chaînes d’esclave ; une personne musulmane en terroriste ; ou insister sur le prépuce ou le nez d’une personne juive, c’est reproduire des signifiants négrophobes, antisémites ou islamophobes dans une société dans laquelle noir·es, juif·ves et musulman·es sont en situation de minorité. Cela peut donc concourir à renforcer le système raciste existant. Nous ne parlons pas ici des caricatures visant une religion, que certain·s peuvent juger blasphématoires et qui, bien que pouvant être offensantes, relèvent de la liberté d’expression, mais bien de racisme et d’antisémitisme.
– Ces références renvoient-elles à une situation réelle ?
Il peut cependant arriver qu’une situation individuelle corresponde partiellement à des préjugés. Benjamin Rothschild est un banquier, Oussama Ben Laden est un terroriste, Joséphine Baker a dansé vêtue d’une ceinture de bananes. Il est évidemment possible pour un caricaturiste de les représenter avec des attributs liés à ces situations sans basculer dans l’imaginaire raciste. Une telle caricature peut cependant rapidement basculer dans le racisme selon le contexte, l’article qu’elle accompagne, si elle s’inscrit dans une campagne raciste plus large, si elle reprend une imagerie raciste (par exemple des lèvres lippues ou des doigts recourbés), est un support de diffusion d’un imaginaire raciste, ou que l’image suggère un lien entre l’identité juive, noire, musulmane de la personne caricaturée et la situation évoquée. De meme, on peut s’interroger sur la tendance a réduire Josephine Baker à cette image alors qu’elle a été engagée dans la Résistance, qui reproduit les schémas d’exotisation propres à la negrophobie. Enfin, la mobilisation de telles références pour l’immense majorité des individus juifs qui n’ont aucun lien avec la banque, l’immense majorité des femmes noires qui n’ont aucun lien avec la danseuses de revue, et l’immense majorité des musulmans qui n’ont aucun lien avec le terrorisme est par contre clairement raciste. Ainsi, dessiner Oussama Ben Laden en terroriste n’est pas forcément islamophobe, représenter de la même manière Zohran Mamdani l’est clairement.
– De qui et avec qui rit-on ?
Il arrive également que des humoristes cherchent à subvertir les codes racistes pour les dénoncer, ou que des racisé·es se réapproprient des stéréotypes dans une démarche de retournement du stigmate. Dans ce cas il faut se demander l’objectif du spectacle ou de la caricature. Dans son sketch « On me dit que des Juifs se sont glissés dans la salle », Pierre Desproges reprend un certain nombre de préjugés, mais il s’agit de rire des antisémites en les ridiculisant. La démarche est inverse pour Blanche Gardin, qui rit non pas des antisémites, mais de ceux qui dénoncent l’antisémitisme dans un contexte où celui-ci explose. Dieudonné fait de même en poussant la logique plus loin, puisqu’il n’hésite pas à impliquer des négationnistes dans ses sketchs et que son public est en partie constitué de néo-nazis.
Dans le cas de Rokhaya Diallo, les réponses à ces questions sont claires. La représentation est raciste ; elle n’est pas justifiée (à part la couleur de peau, rien n’explique ni la comparaison avec Joséphine Baker, ni l’utilisation d’une imagerie coloniale) ; elle émane d’un dessinateur blanc qui vise à humilier une personne racisée. Il s’agit donc d’une caricature raciste et nous apportons toute notre solidarité à Rokhaya Diallo.

