Après les municipales, fermer définitivement la porte à la confusion !

Les élections municipales se sont achevées. L’extrême-droite continue de progresser, sans que le mouvement social et progressiste prenne la mesure de l’enjeu.  Comme il est également de coutume, l’antisémitisme a été un thème majeur de la campagne, instrumentalisé à la fois par LFI dans une dialectique de provocation – scandale – victimisation et par la droite et l’extrême-droite dans leur volonté de diaboliser la gauche.

Revenons sur plusieurs moments de cette séquence.

L’hommage à un néo-nazi.

« Il m’est absolument impossible de tout construire sur une base de mort, de misère et de confusion »
Journal d’Anne Frank, 15 Juillet 1944

La mort d’un militant d’extrême-droite à Lyon le 14 février a été l’occasion d’une violente campagne de banalisation du nazisme et de calomnie visant le mouvement antifasciste et la gauche lancée dans les médias réactionnaires. Lyon est le théâtre depuis 2011 d’une stratégie de violence systématique et organisée de la part de groupes fascistes incluant tabassages racistes, guet-apens contre des militantes et militants, attaques contre des piquets de grèves et des manifestations. Cette stratégie s’est appuyée sur une large complaisance politique.

La séquence qui s’est ouvert à partir du 14 février 2026 s’est déployée en plusieurs directions : reprise sans aucun recul des affirmations des militants néo-nazis et identitaires se présentant comme les proches d’un Quentin Deranque dont l’engagement néo-nazis a été tu pour présenter l’image frauduleuse d’un « bon samaritain » et « jeune croyant » venu aider ses amis; négations de plus d’une décennie de violences fascistes ; minimisation et banalisation du nazisme. Cette offensive a eu un tel succès qu’elle a abouti à ce que l’Assemblée nationale accorde une minute de silence à la memoire d’un militant néonazi et que le président de la Région placarde sa photo sur l’hôtel de Région. 

Il a fallu le travail d’enquête des médias indépendants, notamment Médiapart et l’Humanité, pour mettre en lumière ce qui était une évidence pour toute personne au fait de la situation à Lyon : l’engagement néo-nazi de Quentin Deranque et de ses camarades, marqué par de très nombreux propos racistes, antisémites, négrophobes, homophobes, et une adhésion explicite aux idées hitlériennes, et la stratégie de provocation menée par Nemesis. Cela a eu comme conséquence concrète d’encourager de nouvelles violences fascistes, dont la traduction a été des attaques contre des locaux syndicaux (incluant menace d’attentat à la bombe) ainsi que des agressions physiques. 

Dans ce contexte, l’urgence à gauche était de réaffirmer la nécessité de la lutte et de l’autodéfense antifasciste, et de travailler à l’unité du mouvement social derrière ce mot d’ordre. Pourtant, non seulement une large partie de la gauche politique, sous la pression, s’est empressée de jeter la lutte antifasciste sous le bus ou de renoncer à toute perspective d’autodéfense, mais la séquence s’est poursuivie par une phase de confusion totale dans laquelle l’antisémitisme a servi de balle de ping pong à des fins de règlement de compte politique : On a vu tour à tour une partie de la gauche dénoncer à juste titre les références maurassiennes ou pétainistes mobilisées à droite (le « travail famille patrie ») mais nier les expressions d’antisémitisme en son sein et la droite associer la gauche en bloc à l’antisémitisme tout en passant totalement sous silence les référence à des théoriciens antisémite en son sein. L’antisémitisme a ainsi été utilisé comme marqueur politique implicite, voir comme outil de mobilisation partisane. 

Une partie de la classe politique s’est attelée à minimiser l’antisémitisme de l’extrême-droite, alors que celle-ci continue à s’en revendiquer explicitement, comme l’on montré par exemple les posts de l’Action Française qualifiant Némésis de « judéo-servile » (pour rappel sur la persistance de l’antisémitisme à droite et à l’extrême droite et sa minimisation : https://juivesetjuifsrevolutionnaires.fr/2025/12/06/a-droite-et-a-lextreme-droite-lantisemitisme-est-bien-vivant/). 

Dans le même temps, Jean-Luc Mélenchon a poursuivi sa stratégie de provocation consistant à mobiliser à plusieurs reprises des thèmes antisémites, pour ensuite se présenter comme victime d’une chasse aux sorcières, en prétendant avoir été mal compris ou être victime d’une interprétation malveillante. Dernière provocation en date entre les deux tours, lors d’un meeting à Lille, il a déclaré sur le ton ironique dont il a abusé pendant la campagne : « Car du communautarisme, j’en vois en France ! … Mais pas là où on le dit ! » 

Loin de rendre service à la lutte antifasciste confrontée à des attaques politiques sans précédent depuis l’après guerre, cette stratégie a au contraire contribué au renforcement du camp fasciste, a participé à légitimer des thèmes antisémites historiques et est aussi une aubaine incroyable pour les groupes antisémites militants à l’extrême droite qui peuvent ainsi se réhabiliter dans l’opinion publique.  

Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles …

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants
Louis Aragon – L’affiche rouge

Lors d’un meeting le 26 février à Lyon, Jean-Luc Mélenchon, évoquant alors les nombreuses entorses au secret de l’instruction lors de l’affaire Deranque, déclare « Le secret de l’instruction ce sera une autre fois, sauf s’il s’agit de l‘affaire Ep-STEIN… Ah, je voulais dire ‘Epstine’, pardon ! Ça fait plus russe, ‘Epstine’. Alors maintenant vous direz Epstine au lieu d’Epstein, Frankenstine au lieu de Frankenstein« .

Le DOJ américain a publié deux millions de pièces de l’enquête en cours aux États-Unis. Contrairement à ce qu’affirme Mélenchon le « secret de l’instruction » n’est donc pas plus respecté pour l’affaire Epstein que pour l’affaire Deranque. Il est par contre vrai et scandaleux qu’aucune enquête sur les complicités françaises ne soient ouvertes en France. Mais en quoi donc le registre complotiste et raciste de l’insistance sur la prononciation du patronyme du milliardaire pédocriminel y contribuerait ? Encore une fois, comme nous le disions dans un précédent texte, les victimes passent au second plan (https://juivesetjuifsrevolutionnaires.fr/2026/02/09/affaire-epstein-sur-les-reseaux-sociaux-lantisemitisme-deborde-les-victimes-disparaissent/).

La députée Alma Dufour s’est permise de préciser par la suite « On établit des liens qui restent fumeux avec la Russie sans jamais, jamais, jamais mentionner les liens très nombreux avec Israël. »

La question de la prononciation est en soi sans intérêt. Contentons-nous seulement de dire que Jeffrey Epstein prononçait son nom Epstine et qu’il existe un film, Frankenstein Junior, dans lequel un descendant du docteur choisit de se faire appeler Frankenstine, non pour russifier son nom (on aurait d’ailleurs bien du mal à trouver un patronyme russe en -stine), mais au contraire pour l’américaniser (de cette manière il sonne comme Steeve Austin et Bruce Springsteen, qui a priori ne sont pas russes).

Notons aussi que la justification d’Alma Dufour s’appuie sur l’idée que le nom « Epstein » renverrait à Israël. Pourtant il n’existe pas en soi de « noms israéliens », mais il existe bien des noms juifs. Le fait d’en porter un n’implique nullement une proximité avec Israël ou un positionnement politique. Il semble donc y avoir de la part de sa part une confusion flagrante entre Juif, Israélien et sioniste. Quelqu’un qui prétend que le patronyme du milliardaire renverrait à Israël ne parle en réalité pas d’Israël : il parle des Juif·ves dans un langage à peine camouflé. L’antisémite d’extrême-droite Alain Soral (qui vient de se réfugier en Russie pour fuir la justice, pardon, « l’occupation des suprémacistes sionistes« ) dit la même chose, l’hypocrisie en moins, lorsqu’il déclare « certains prononcent Epstine parce que le tropisme communautaire se verrait un peu trop« .

Ajoutons également que la focalisation sur les noms en -stein a une longue histoire, de Léon Trotski, que les staliniens s’acharnaient à appeler « Bronstein », jusqu’à Elisabeth Borne, renommée « Bornestein » (le nom de ses ascendants assassinés pendant la Shoah) par Soral et Rivarol, en passant par Léon Blum, à qui les ligues fascistes inventaient un état civil « Karfunkelstein ». Cette obsession des antisémites pour les Juif·ves qui camoufleraient leur nom est tellement connue que Pierre Desproges en a fait une blague : « Regardez Jean-Marie Le Penovitchstein, on dirait un breton. » Jean-Luc Mélenchon n’ignore rien de cette histoire et la mobilise en connaissance de cause. Il la mobilise encore lorsque, quelques jours plus tard, il fait rire son public lors d’un meeting à Perpignan en feignant de buter sur le nom de Raphaël Glucksmann, qu’il avait jusqu’à présent toujours prononcé sans difficulté. 

Insister sur la consonance des patronymes pour renvoyer des personnes appartenant à des groupes minorisés ou prenant leur défense est un vieux procédé raciste : il n’est pas plus acceptable de faire des jeux de mots antisémites « Glucks-mann » « Glucks-Ment » que des jeux de mots islamophobes du type « Abu Aymeric Al Versailly », « Abou Mélanchon » ou « Farid Fillon », comme le font régulièrement des proches du Printemps Républicain et de l’extrême-droite. 

Si nous n’attendons rien de la droite et de l’extrême-droite sur ce sujet, pour nous la gauche devrait être irréprochable pour être conforme à ses valeurs, mais aussi par nécessité antifasciste, car nous le savons depuis au moins Roger Garaudy  et Dieudonné, l’antisémitisme reste, au côté de l’islamophobie un puissant outil pour faire basculer dans le fascisme des personnes provenant de tous les bords politiques. C’est l’antisémitisme qui explique un deux poids deux mesures conduisant à tolèrer des organisations partenaires du régime fasciste iranien comme Samidoun ou des cortèges brandissant des portraits du criminel Khamenei tout en se livrant dans les mêmes espaces à une chasse aux « sionistes » ciblant des Juif·ves de gauche, des organisations juives favorables à la solution à deux États ou des militants juifs antisionistes qui refusent toute complaisance avec l’antisémitisme. C’est l’antisémitisme qui explique que les Juif·ves qui tiennent ces positions soient ciblées alors que des organisations non juives qui tiennent la même ligne ne sont pas stigmatisées. C’est l’antisémitisme qui permet à des médias de l’extrême-droite turque, comme Nouvelle Aube – Yeni Safak, d’être relayé par une partie de la gauche française. C’est toujours l’antisémitisme qui pousse à la réhabilitation dans certains secteurs de la gauche de figures comme Soral, Dieudonné et Jason Hinckle. C’est encore l’antisémitisme qui fait qu’on amalgame les personnalités politiques ou médiatiques juives, et plus largement la grande majorité des Juif·ves de France, aux agissements du gouvernement colonial et d’extrême-droite en Israël.

Or, pour une frange encore trop importante de la gauche, l’antisémitisme n’est pas un repoussoir. Ce qui est aussi inquiétant, c’est de voir une figure majeure de la gauche imaginer qu’une conspiration sioniste et russophobe aurait ordonnée aux journalistes une telle prononciation. En plus de rejoindre le narratif poutinien (ça n’est pas la première fois concernant LFI), on entre ici dans une logique complotiste flagrante.

Une telle stratégie permet peut-être à Jean-Luc Mélenchon de resserrer les rangs de certains de ses partisans autour de lui mais elle est extrêmement délétère pour la minorité juive, première victime de la montée de l’antisémitisme. Elle est aussi une stratégie en totale opposition avec les valeurs antiracistes, mais aussi avec la lutte antifasciste. Rappelons la nocivité des discours complotistes, qui attribuent les malheurs du monde a un petit groupe malfaisant d’ ennemis cachés plutôt qu’aux structures sociales et politiques à l’origine des systèmes de dominations et injustices. Au delà d’alimenter la haine raciste, ces rhétoriques simplificatrices, même allusives, entretiennent une fortes porosité avec les idées d’extrême droite, dont elles constituent un ressort central.

En conséquence, dès lors que leur dirigeant multiplie les provocations sur le thème de l’antisémitisme (nous en avions recensé une partie en 2024 : https://juivesetjuifsrevolutionnaires.fr/2024/07/09/cest-quoi-le-bail-avec-jean-luc-melenchon, la liste s’est malheureusement allongée depuis) et étant donné le niveau de conflictualité et la période électorale, il n’est pas étonnant que certain·es élu·es LFI soient mal reçu·es lorsqu’ils participent, même de bonne foi, à des initiatives sur le sujet. 

Ce fut le cas de François Piquemal et des militant·es qui l’accompagnaient, parmi lesquel·les plusieurs personnes juives (et notamment Pierre Cohen, qui était maire de Toulouse au moment du massacre, et Yung Yude, membre de Tsedek qui était élève de l’école au moment des attaques), qui furent hué·es, menacé·es et insulté·es le 19 mars lors d’une commémoration en mémoire des meurtres commis à l’école Ozar Hatorah. Si une telle esclandre était largement prévisible vu le contexte, elle n’en est pas moins honteuse et inadmissible : il est légitime de demander des comptes aux membres de LFI sur les propos de certains de ses dirigeants, mais cela doit passer par le débat et la confrontation politique et non par la violence et les menaces, d’autant plus lors d’un tel moment qui doit être celui du recueillement et non des instrumentalisations partisanes. Le même jour, un autre hommage, loin des polémiques, était organisé à Toulouse par les collectifs juifs de gauche Golem et Tzuzamen ainsi que SOS Racisme, dans la dignité qui doit présider à un tel évènement.

Alors que le Rassemblement National progresse à chaque élection et que l’extrême-droite est culturellement hégémonique, la lutte antifasciste doit être conséquente si elle veut être audible et efficace. Le combat culturel et politique ne peut faire l’économie de fermer les portes à toute instrumentalisation fasciste en revenant à un discours clairement antiraciste, sans aucune ambiguïté ni confusion. Cela implique de prendre enfin en compte l’antisémitisme, d’où qu’il vienne. Si nous voulons barrer la route à l’accession aux fascistes en 2027, c’est une nécessité qui ne peut attendre !