Derrière la confusion, une stratégie : comprendre l’extrême droite pour mieux la combattre

Texte co-signé par Golem.

Le 14 avril 2026, le licenciement d’Olivier Nora de chez Grasset par le milliardaire d’extrême-droite Vincent Bolloré est annoncé. Le prétexte est un désaccord quant à la date de sortie du prochain ouvrage de Boualem Sansal, que le milliardaire d’extrême-droite souhaite accélérer. La maison d’édition est en effet une filiale de Hachette Livre, donc du groupe Lagardère, propriété depuis 2023 de l’empire médiatique Bolloré. En réaction, cent soixante dix écrivains signent une tribune dans laquelle ils affirment leur intention de ne plus publier chez Grasset. Ils sont vivement attaqués par les médias à la solde du milliardaire, au premier rang desquels le Journal Du Dimanche.

Parmi les réactions des mercenaires de Bolloré, un article se distingue, rédigé par Pascal Meynadier dans le JDD du 19 avril, accompagné d’un texte de Vincent Bolloré en personne et intitulé « Chronique d’une manipulation ». L’auteur semble s’être donné pour mission de faire le plus de référence possible au judaïsme sans écrire une seule fois le mot « juif ». On y apprend donc qu’Olivier Nora serait surnommé « le rabbin » ; qu’il serait qualifié de « mensch » ; et surtout, qu’il aurait beaucoup de fréquentations juives et que ce sont celles-ci qui organiseraient la campagne de soutien. S’ensuit un exercice de name dropping qui remonte jusqu’à Pierre Mendès-France (mort depuis plus de quarante ans, mais à qui l’extrême-droite, qui disait à l’époque qu’il « n’avait de français que le nom« , ne pardonnera jamais la paix en Indochine). Pour résumer l’article, un complot serait à l’œuvre, manigancé par Olivier Nora, Denis Olivennes, Alain Minc et Bernard Henry-Lévy. Dans cette entreprise bollorophobe, tout le monde n’est pas juif : Sorj Chalandon ou Daniel Kretinsky sont également cités, mais l’idée sous entendue est bien là : Olivier Nora serait défendu par des réseaux juifs. Pour enfoncer le clou, l’article se conclut en assénant qu’avec le renvoi d’Olivier Nora, c’est un « cycle ouvert  par BHL avec la sortie de L’idéologie française » qui serait clôt. L’idéologie française étant un ouvrage dénonçant l’imprégnation historique du fascisme en France, grossièrement dans la lignée des travaux de Zeev Sternhell, on comprend que le « mur de Berlin de l’édition » (l’expression est toujours de Pascal Meynadier) contre lequel luttent Bolloré et le JDD consiste en tous celles et ceux qui chercheraient ne serait-ce qu’un peu à limiter la conquête de l’hégémonie culturelle par l’extrême-droite. Vu de gauche, connaissant les positions actuelles de Bernard Henry Lévy et le soutien apporté par Grasset à Yann Moix, ce mur ne paraît pas bien haut, il semblerait que ça soit encore trop pour Bolloré.

Il y a quelques jours, une tribune transnationale est parue sur le site Counterpunch, intitulée :  « Appel pour mettre fin à la guerre américaine contre l’Iran face aux menaces de crimes de guerre proférées par Trump !« . L’idée principale : une condamnation unilatérale des attaques américaines sur l’Iran, absolvant de fait le régime terroriste iranien de tous ses torts, et faisant de celui-ci un « dernier rempart » : « si ce pays tombe, l’espoir d’un avenir meilleur et éclairé pour le monde s’évanouira. » Dans la même veine, le criminel Khamenei est décrit comme « une voix contre l’arrogance et le terrorisme« . Une position aberrante quand on pense aux dizaines de milliers d’Iranien·nes assassiné·es par les pasdarans il y a quelques mois pour avoir osé manifester. La tribune est un exemple éclatant de campisme. Parmi les conséquences d’un tel choix politique, celui de s’allier objectivement avec des tenants des projets politiques les plus réactionnaires : En effet, tandis qu’une partie de ses signataires sont des personnalités habituellement classées à « gauche », comme le penseur décolonial Ramon Grosfogel, l’éditeur et historien marxiste Vijay Prashad ou encore Norman Finkelstein, antisioniste édité chez La Fabrique, les signataires français sont quasi-exclusivement issus de l’extrême-droite fasciste : Alain de Benoist ; l’humoriste antisémite Dieudonné ; Yvan Benedetti,  ancien chef de l’Oeuvre Française et du Parti Nationaliste Français ; l’ex-cadre soralien Jacob Cohen ; etc.

Ces deux histoires peuvent paraître sans lien, pourtant il en existe un : avant de sévir au Journal Du Dimanche, Pascal Meynadier dirigeait Éléments, l’une des revues du GRECE, mouvement phare de la « Nouvelle Droite », fondé en 1968 par Dominique Venner et Alain de Benoist, ce dernier étant toujours la principale figure de ce courant et le principal signataire français de la tribune sur Counterpunch.

Le Groupement de Recherche et d’Etudes pour la Civilisation Européenne est l’un des principaux mouvements de réflexion d’extrême-droite. Se revendiquant en grande partie de la révolution conservatrice allemande et en particulier du juriste nazi Carl Schmitt (à qui Nouvelle École, autre revue greciste, vient de consacrer un numéro spécial), le GRECE prône la constitution d’un grand espace européen ethniquement homogène. En plus du nationalisme européen, les grecistes sont en effet « ethno-différencialistes », c’est-à-dire que leur projet consiste en une séparation stricte entre les races, chacune vivant isolée au sein de son espace continental, l’ennemi étant le métissage, ainsi bien entendu que les Juif·ves accusé·es d’être diasporistes et cosmopolites par nature. C’est cette idée d’espaces continentaux étanches qui explique que le GRECE produise une critique de droite du colonialisme et de la mondialisation sous domination états-unienne, qui peut parfois coïncider avec celle produite par le courant décolonial.

Mais ces intellos fascistes ne se contentent pas de plancher sur la grande question qui agite l’extrême-droite, à savoir « Sommes nous d’abord des nationalistes blancs, des nationalistes européens, des nationalistes français ou des nationalistes tourangeaux ? » Alain de Benoist a également développé le concept de « métapolitique », c’est à dire l’idée que la conquête de l’hégémonie culturelle serait un préalable nécessaire à la prise de pouvoir politique. Pour résumer, « la conquête d’une position éditoriale, voire la diffusion d’un feuilleton télévisé, [aurait] plus d’importance que les slogan d’un parti« . Dans cette optique, la stratégie greciste consiste donc à intervenir un peu partout, sans forcément s’afficher ouvertement mais en « saupoudrant » leurs positions. Le Journal Du Dimanche et l’empire médiatique Bolloré offrent une voie royale pour cela, mais la confusion qui règne à gauche également. En effet, le métapolitique ne vise pas simplement à la conquête du pouvoir par l’extrême-droite, mais à l’infusion de ses idées dans l’ensemble du spectre. Dans cette stratégie, l’antisémitisme, de par sa capacité à fédérer tous les bords politiques, est un outil de choix. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la signature par Alain de Benoist d’une tribune aux côtés de figures internationales se revendiquant marxistes ou décoloniales. C’est également en ce sens qu’il faut comprendre les éloges parus dans Élément de Blanche Gardin, humoriste en pleine dieudonnisation, ou de l’essayiste antisémite Houria Bouteldja. Mais la logique de pseudo ouverture est plus large et des personnalités aussi variées que Marcel Gauchet, Dominique Schnapper, ou Jean Baudrillard ont pû apparaître dans les revues du GRECE. À chaque fois, il s’agit de semer ou de cultiver la confusion pour permettre aux grecistes de diffuser leurs idées sous une apparence de neutralité, de débat intellectuel et d’ouverture.

Dans une telle situation, il est nécessaire d’identifier les fascistes, leurs méthodes et leurs relais et d’interpeller celles et ceux qui, consciemment ou non, leur ouvrent la porte. De ces constats doit naître une vigilance sans relâche face à toute perméabilité, notamment par rapport au racisme et à l’antisémitisme, qui demeurent au cœur de leur projet et qu’ils utilisent pour diffuser leur vision du monde. Une telle vigilance est indispensable pour bâtir un camp antifasciste réellement solide.