Le boycott d’Israël ne doit pas devenir le boycott des Juif·ves !

Texte co-signé par le CLARA, le RAAR et l’UJRE.

Le boycott est une tactique d’action politique qui vise, par le refus d’achat de biens ou de services, à atteindre des objectifs politiques par l’organisation d’une pression économique. Le boycott n’est ni progressiste, ni réactionnaire par essence. C’est une forme d’action qui a pu être utilisé en soutien d’offensives racistes comme antiracistes. D’un côté Il fait partie de l’arsenal du mouvement ouvrier et du mouvement antiraciste depuis leurs origines : les organisations juives y ont historiquement eu recours contre des régimes antisémites, les organisations afro-américaines contre la ségrégation, le mouvement anti-apartheid y a eu recours. Mais de l’autre, l’histoire a également connu des campagnes de boycott raciste telles que celle des magasins juifs dans l’Allemagne hitlérienne.

Dans le contexte de la lutte contre la colonisation en Palestine et le régime d’occupation dans les territoires occupés, le boycott est une arme légitime qui ne peut être en soit qualifié d’antisémite. Cependant, il existe  des dérives antisémites au sein du mouvement de boycott lorsque les principes anticoloniaux et antiracistes sont dévoyés. Ces dérives ont un effet délétère sur les minorités juives en diaspora, en renforçant la violence raciste qu’elles subissent, et affaiblissent objectivement la cause palestinienne : Il est incohérent de reprocher à certain·es Juif·ves de ressentir le besoin d’un État juif, voire d’envisager de s’y installer, tout en leur rendant la vie impossible en diaspora.

Depuis plusieurs mois, nous assistons à un glissement de la démarche de boycott. En effet, la charte de BDS affirme que le boycott « ne vise pas des personnes ou des groupes en raison de leur origine ou de leur religion juive, ni leurs entreprises ou leurs produits. » Pourtant, ce sont aujourd’hui des artistes juif·ves français·es qui sont boycotté·es par certains groupes ou collectifs se réclamant de la gauche ou du mouvement social lors d’événements sans lien avec l’État d’Israël. Quelles que soient les critiques qui puissent être faites sur les positionnements politiques de ces artistes, ce basculement est une grave dérive qui doit être condamnée. La position des Juif·ves en diaspora est celle d’une minorité historiquement opprimée, dans un contexte ou l’antisémitisme est profondément ancré dans les structures sociales et culturelles. Faire l’impasse sur cette situation matérielle et sur la différence qui existe entre le fait de s’exprimer comme Juif·ve dans un contexte majoritaire en Israël ou de s’exprimer comme Juif·ve dans un contexte minoritaire en diaspora est l’exact contraire d’une vision matérialiste. Aucun·e antiraciste conséquent·e ne peut faire l’impasse sur cette différence de position sociale.

Revenons en particulier sur deux situations :

– Joann Sfar a été visé par un appel au boycott lors d’un évènement public à Marseille à travers un visuel produit par le collectif « Culture en luttes » appelant à se mobiliser contre sa venue sous le mot d’ordre « sionistes hors de nos villes ». Suite aux attaques du 7-Octobre, le dessinateur est devenu aux yeux des médias une sorte de porte-parole officieux de la minorité juive de France. S’il est parvenu à traduire la révolte et le désespoir de nombreux·ses Juif·ves français·es face à la montée de l’antisémitisme, le fait d’être subitement propulsé à ce rôle et la dynamique des réseaux sociaux l’a amené à parfois reprendre trop rapidement des éléments de propagande israélienne ou des fake-news visant le mouvement de solidarité avec la Palestine. Pour autant Joann Sfar, comme Delphine Horvilleur dont il est proche, est très éloigné des positions du gouvernement israélien actuel. Favorable à une solution à deux États, sa position pourrait être résumée par la formule qui introduit sa bande dessinée Nous Vivrons :  « L’ennemi ce n’est pas le Palestinien, ou l’Israélien, ou le musulman ou le juif. L’ennemi, c’est celui qui décide que les enfants ou les civils sont des cibles. » Dans le dernier album de sa trilogie post-7-Octobre, Terre de sang, il relaie d’ailleurs largement des paroles de Palestinien·nes. On peut trouver cette position idéaliste et estimer qu’elle renvoie dos à dos colonisateur et colonisé, mais elle n’est en rien comparable aux délires fascistes et suprémacistes de l’extrême-droite actuellement au pouvoir en Israël. S’il est clair que certaines positions de Joann Sfar, comme de n’importe quelle personnalité publiques, peuvent être débattues ou combattues (comme lorsqu’il s’est opposé à la reconnaissance par la France de l’État de Palestine), l’ériger en ennemi à museler constitue une stratégie délétère compte tenu des rapports de force actuels. Pire, ces appels à chasser les « sionistes hors de nos villes », qui choquent toutes les personnes sensibles aux questions d’antisémitisme, empêchent de construire une réelle critique des positions idéalistes de l’auteur de BD sur des bases antiracistes.

– La DJ Barbara Butch quant à elle, a été prise pour cible par LFI Grenoble dans un odieux visuel qui la plaçait au milieu d’un drapeau LGBT orné d’une étoile de David et taché de sang. Un mélange qui n’a rien à envier aux horreurs que l’on trouve chez Égalité et Réconciliation. Cela faisait suite à la programmation d’un set au festival Cabaret Frappé, soi disant dans « l’élan de la campagne #BDS ». Pourtant, elle n’a jamais pris position publiquement en faveur des crimes commis par l’armée israélienne ou même n’a de lien contractuel avec une institution culturelle israélienne. Ce qui lui est reproché c’est d’avoir signé une tribune en faveur de la loi Yadan sur la lutte contre « les formes renouvelées d’antisémitisme ». Barbara Butch a sans doute signé cette tribune avec l’objectif d’une meilleure prise en charge de la lutte contre l’antisémitisme, notamment lorsqu’il prend le masque de l’antisionisme. Cela ne change pas que cette signature soit effectivement critiquable. Pour notre part, nous nous sommes publiquement opposés à cette loi, la considérant dangereuse pour nos libertés publiques et contre productive dans la lutte contre l’antisémitisme. Certain·es l’ont également accusée d’avoir participé à une Pride à Tel Aviv, il s’agit d’une fake-news (elle a par contre joué pour l’ambassade de France en Israël, ce qui est bien différent). Dans tout les cas, c’est une artiste juive sans lien particulier avec les institutions de l’État d’Israël qui a été boycottée lors d’un événement qui lui non plus n’avait aucun lien avec l’État d’Israël. Ajoutons que Barbara Butch est également régulièrement ciblée par l’extrême-droite catholique intégriste et Civitas pour son militantisme LGBTQI et sa judéité. Une posture antiraciste conséquente ne peut faire l’impasse sur la violence subie par les Juif·ves en diaspora et se laver les mains du fait de renforcer leur ostracisation de l’espace public.

Ce qui est à l’œuvre, c’est une situation de double standard flagrante : le fait pour un Juif·ve de ne pas se déclarer explicitement pour la destruction d’Israël, d’avoir un lien quelconque avec Israël ou de s’engager contre l’antisémitisme peut valoir ostracisation. On a même vu sur les réseaux sociaux des comptes pro-palestiniens accuser de « sionisme » le collectif Tsedek (lui même coutumier de tels procès, mais plus habitué au rôle de procureur) car certain·es de ses membres ont la nationalité israélienne. Au contraire, un·e non-juif·ve peut se déclarer favorable à l’existence de deux États sans provoquer aucun remous (c’est d’ailleurs la position largement majoritaire à gauche, partagée par le PCF, la CGT, les Écologistes, le PS, et même officiellement par LFI). D’ailleurs, alors que les boycotteurs prétendent cibler les sionistes, jusqu’à présent seul·es des artistes juif·ves ont été visé·es. On peut même dire que la judéité est le seul point commun entre Enrico Macias, Barbara Butch, Joann Sfar ou Nadav Lapid, quatre artistes récemment visé·es par des appels au boycott. Enfin, les mêmes qui entendent chasser les sionistes « hors de nos facs / vies / villes / etc. » s’accommodent très bien de militer et de défiler aux côtés de partisan·es de Poutine, d’Assad, de Xi Jinping ou de Khamenei (la palme de tartufferie revient ici au réalisateur Sylvain George, qui rédige une longue tribune sur le site Lundi matin justifiant le boycott de Nadav Lapid tout en étant lui même membre du jury lors du festival documentaire de Saint Petersbourg, c’est-à-dire en soutien de fait à Poutine).

Le positionnement de ces artistes peut-être critiqué, mais ni Joann Sfar ni Barbara Butch ne peuvent être considérés sérieusement comme des soutiens de la colonisation israélienne ou des crimes de guerre et contre l’humanité commis à Gaza. Leur boycott ne fait d’aucune manière pression sur le gouvernement israélien, ce qui était à la base censé être son objectif. Nous dénonçons donc ces campagnes, qui ne font qu’aggraver la confusion antisémite entre les Juif·ves du monde entier et la politique criminelle du gouvernement israélien. Le boycott des institutions israéliennes peut être légitime, celui des artistes juifs·ves ne l’est pas.