Commentaire sur le rapport 2025 de la CNCDH.

Texte co-signé par le RAAR.

La Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme vient de sortir son trente-sixième rapport sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Ce document de près de 400 pages est une référence pour décrire la situation du racisme en France.

L’édition 2025 acte l’échec du Plan national contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine (PRADO) lancé en 2023 par le gouvernement. Pour résumer : « L’essentiel des mesures du PRADO n’a pas été mis en œuvre : nombre d’entre elles ont tout simplement été abandonnées en cours d’exécution et ce, sans consultation ni information des institutions et acteurs de la société civile. Il y a là un dysfonctionnement majeur du processus démocratique et des politiques publiques. » (p. 50) C’est-à-dire qu’en ce qui concerne la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, les gouvernements macronistes successifs en sont restés aux effets d’annonce.

Dans son rapport, la CNCDH analyse l’action du gouvernement ministère par ministère : elle cible particulièrement le Ministère de l’Intérieur, qui n’aurait « pleinement exécuté » (p. 60) aucune mesure prescrite par le PRADO ; elle relève que l’institution judiciaire a elle aussi des difficultés à prendre en compte le sujet, avec un pourcentage élevé de classement sans suite (p. 109), le plus souvent car l’enquête n’a pas été suffisante pour caractériser les faits ; seuls le Ministère de l’Éducation Nationale (p. 129) et celui de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (p. 161) semblent tirer à peu près leur épingle du jeu, encore que de nombreuses recommandations n’aient pas été mises en œuvre. Tout cela ne surprendra pas grand monde.

Au niveau chiffré, les statistiques fournies par les services du Ministère de l’Intérieur sont particulièrement intéressantes, en ce sens que malgré le risque de sous-déclaration, les problèmes de classification, etc. ils permettent de voir l’évolution des plaintes et sont donc un indice sur l’évolution de la violence raciste (si l’on excepte les violences policières). Sans surprise également, le nombre d’actes antisémites se maintient à un niveau particulièrement élevé depuis 2023. Les faits islamophobes sont également à leur niveau le plus haut depuis 2015, mais les auteurs du rapport estiment qu’ils sont encore plus sous-déclarés, notamment du fait de la marginalisation par l’État des associations communautaires qui pourraient compléter le recensement policier (comme le fait le SPCJ pour la communauté juive).

La dernière partie du rapport de la CNCDH est celle qui est souvent le plus commentée médiatiquement : il s’agit du « baromètre annuel » censé rapporter l’état de l’opinion sur le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Il a été produit par sondage auprès d’un échantillon de 1013 personnes.

De manière générale, les propositions les plus frontalement racistes et racialistes sont rejetées par la majorité des sondé·es : seuls 6% considèrent que « il y a des races supérieures aux autres » (p. 237) et 92% considèrent qu’il est « grave » de « refuser l’embauche d’une personne noire qualifiée pour le poste » (p. 239). De manière moins franche, mais quand même majoritaire, 73% des sondé·es jugent « nécessaire » la lutte contre l’antisémitisme, le pourcentage est identique pour l’islamophobie. La mise en concurrence des racismes n’est donc en rien une fatalité, au contraire le rapport souligne à plusieurs reprises la corrélation entre les différentes formes de racisme, qui se complètent l’un l’autre pour former une idéologie raciste structurée.

Si l’on pose des questions plus précises, les réponses sont plus inquiétantes, à peu près une moitié des sondé·es sont prêts à reprendre des éléments clés du discours de l’extrême-droite, notamment sur l’immigration : 50% estiment « qu’aujourd’hui en France on ne sent plus chez soi comme avant » ; 55% « qu’il y a trop d’immigrés en France » ; 44% que « l’immigration est la principale cause d’insécurité« . La même contradiction se retrouve dans l’ensemble de l’étude : les sondé·es sont majoritairement opposé·es au racisme lorsque celui-ci se présente de manière abstraite, mais les réponses sont beaucoup moins claires lorsque des questions concrètes sont soulevées. Sans surprise là aussi, le pourcentage de réponses correspondant à un discours xénophobe augmente en fonction de l’âge (49% des plus de 70 ans ont une attitude « systématiquement hostile envers l’immigration« ), de la proximité avec le Rassemblement National (83% des sympathisant·es RN), et inversement au niveau de diplôme (50% des personnes ayant un diplôme inférieur au bac, ce qui devrait être particulièrement inquiétant si on considère que la gauche doit parler aux classes populaires) (p. 244).

En ce qui concerne plus spécifiquement les différentes formes de racisme, le groupe plus ciblé est aussi celui qui bénéficie du moins de soutien dans les sphères militantes, politiques et médiatiques, à savoir le Voyageurs·ses, dont 49% des sondés estiment qu’ils « vivent principalement de vols et de trafics » (p. 247) et 53% qu’ils « exploitent des enfants » (p. 328). Ce racisme est probablement aujourd’hui celui qui se base le plus sur l’idée d’une différence insurmontable avec la société dominante (une « alterité radicale » dans le texte, p. 324) : 72% des personnes interrogées estiment que les Rroms sont « majoritairement nomades« , 56% qu’ils « ne veulent pas s’intégrer en France » et seraient « gênées à l’idée d’avoir un voisin rom« . Des chiffres très élevé alors que le sujet est complètement absent du débat public.

L’islamophobie est également étudiée, elle est répartie parmi la population de manière proche de ce qu’on a lu jusque là, à savoir que les déclarations les plus frontalement racistes sont rejetées : 82% des sondés estiment « qu’il faut permettre aux Musulmans de France d’exercer leur religion dans de bonnes conditions » et que « les Français musulmans sont des français comme les autres« , ces réponses sont majoritaires y compris au sein de l’électorat RN (56% et 58%). Dans le même temps, d’autres propositions portant sur des points plus précis montrent une diffusion de masse de l’islamophobie dans la société (par exemple, 42% estiment que « l’islam est une menace pour l’identité de la France« ) (p. 249). Comme pour la xénophobie et la rromophobie, ces réponses augmentent corrélativement à l’âge et à la proximité avec l’extrême-droite.

Sur l’antisémitisme par contre, la structure est autre, à savoir que les préjugés antisémites sont bien présents à un niveau élevé au sein de l’électorat du RN, mais également au sein de celui de LFI. Ainsi, la proposition « pour les Français juifs, Israël compte plus que la France » est acceptée par 38% des sondé·es proches du RN et par 43% des sondé·es proches de LFI, tandis que celle « les Juifs ont un rapport particulier à l’argent » est validée par 44% des sympathisant·es RN et 48% des sympathisant·es LFI. Plus inquiétant encore, 32% des sondé·es LFI estiment qu’on « parle trop de l’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale« , tandis qu’ils sont 14% à valider cette proposition au RN, parti pourtant héritier de Pétain et de la Collaboration (p. 250). Une telle diffusion des idées antisémites au sein des sympathisant·es LFI ne surprendra malheureusement personne, tant les provocations des dirigeant·es insoumis sur le sujet ont été nombreuses et médiatisées et tant les réactions du mouvement social sont restées timorées.

Les auteurs du rapport nuancent cependant : « Il convient enfin d’analyser ces données cumulées avec prudence. Les modèles utilisés mettent en lumière des associations entre variables, pas des liens de causalité. Il est impossible de déterminer si la proximité partisane influence le score d’antisémitisme, ou si au contraire, ce sont les préjugés antisémites qui poussent les individus à se sentir proches de certains partis politiques. » (p. 289). Ils ajoutent également « la proportion de sondés choisissant LFI comme parti dont ils se sentent « le plus proche ou le moins éloigné » représente également 7 % de l’échantillon (représentatif, rappelons-le, de la population adulte résidant dans l’Hexagone, étrangers compris). Ils pèsent deux fois moins que les proches du RN aujourd’hui (14,5 %) chez qui la proportion d’antisémites est similaire. Les gros bataillons de l’antisémitisme se composent donc de non Musulmans, et de sympathisants d’autre partis que LFI. » (p. 298). Dans tout les cas, on ne peut que constater que, pour une partie non négligeable de ses sympathisant·es, le vote et le discours LFI sont compatibles avec des positions antisémites. Cela démontre à minima un manque de clarté sur le sujet et un échec flagrant sur le plan antiraciste.

Les auteurs du rapport de la CNCDH étudient aussi le lien entre antisémitisme et critique de la politique israélienne. Pour cela, ils différencient trois profils statistiques : le premier cumulant une importante sur-représentation de propositions relevant d’un antisémitisme qu’on pourrait rapprocher du complotisme (« les Juifs ont trop de pouvoir en France« , « les Juifs ont un rapport particulier à l’argent« , etc) et secondairement une part élevée, quoique moindre, de réponses en opposition à la politique israélienne ; le second correspondant à une critique d’Israël non liée aux stéréotypes antisémites classiques (sur-représentation de la proposition « les Israéliens portent la plus grande part de responsabilité dans le conflit israélo-palestinien » et sous-représentation des préjugés antisémites classiques) ; le troisième lié à un rejet aussi bien d’Israël et du judaïsme qui lui est associé que de la Palestine (on pourrait le lier à un positionnement nationaliste de type maurrassien, avec des propositions comme « Pour les Juifs français, Israël compte plus que la France« , « La religion juive évoque quelque chose de négatif« , « La Palestine n’évoque pas quelque chose de positif« , etc.). Alors qu’on aurait pu croire qu’un quatrième profil serait dégagé regroupant préjugés antisémites et position favorable à Israël, sur le modèle de l’extrême-droite états-unienne, les auteurs du rapport semblent ne pas avoir dégagé de profil significatif en ce sens.

Si l’on associe les trois profils définis à l’opinion politique des sondé·es, les deux premiers profils semblent plus associés à LFI et le troisième au RN. (p.306). Ce dernier semble numériquement plus important et les auteurs du rapport précisent : « Les sondés les plus réceptifs aux préjugés antisémites classiques ayant tendance à englober dans un même rejet Israël et la Palestine, la critique d’Israël et de sa politique au Proche-Orient n’est pas le ressort premier de l’antisémitisme en France aujourd’hui, même après le 7-Octobre » (p. 304). Pour autant, le fait qu’une étude sérieuse estime que les indicateurs d’antisémitisme complotiste sont proportionnellement plus présents au sein du public de la principale force de gauche que chez celui du parti fondé par Jean-Marie Le Pen est un signe fort de l’état de décomposition de la gauche.

Si les agressions antisémites peuvent prendre pour prétexte les crimes contre l’humanité commis par le gouvernement israélien, les opinions antisémites sont donc indépendantes de cela et reprennent des éléments idéologiques datant au moins du 19e siècle européen. En conséquence, on peut dire que :
– L’antisionisme n’est pas forcément de l’antisémitisme, contrairement à ce que prétendent celleux qui souhaitent criminaliser la critique d’Israël, dans l’esprit du projet de loi Yadan.
– L’antisémitisme n’est pas une conséquence des crimes commis par le gouvernement israélien, comme le prétendent celleux qui veulent minimiser l’antisémitisme à gauche.

Si l’on veut mener une lutte antiraciste déterminée et conséquente, il faudra que les forces de gauche s’emparent réellement du sujet, sans ignorer leurs angles morts. Cela passe par un important travail de propagande, d’information et d’éducation populaire auprès des masses, car il y a beaucoup à faire et cette étude vient à nouveau le rappeler ; par une prise en compte de chaque racisme dans sa spécificité, notamment la rromophobie qui est la grande oubliée des mobilisations antiracistes ; mais aussi par un travail de discussion, de confrontation et de formation interne afin que nos espaces militants ne deviennent pas gangrenés par le racisme, comme LFI l’est en partie par l’antisémitisme. Et plus que jamais, il faudra se mobiliser pour empêcher une prise de pouvoir du Rassemblement National, aujourd’hui la principale force politique liée aux différentes formes de racisme, et pour combattre ses idées.