Les ministres et les préfets ne sont pas « aux ordres du Crif »

Ce ne sont ni des institutions, ni des personnes juives, qui dictent aux préfets et aux ministres leurs politiques liberticides. Ils sont bien assez grands pour s’en prendre à leurs opposants politiques sans que ce soient des Juif·ves qui leur disent comment faire. On pensait qu’il y aurait d’autres priorités cette année que de rappeler ces évidences. Pourtant, c’est ce genre de choses qu’a prétendu la France insoumise la semaine dernière et cela mérite notre attention, tout comme la stratégie délétère du Crif. 

Suite à l’annulation par le préfet de police de Paris d’un concert organisé par la France Insoumise le 21 juin 2026, plusieurs responsables du mouvement, et en particulier Jean- Luc Mélenchon, ont accusé le Crif et le maire de Paris-Centre Ariel Weil, d’avoir dicté au préfet son arrêté d’interdiction. Dans un tweet, puis dans un meeting, Mélenchon a déclaré que l’annulation de son concert avait eu lieu « à la demande du président du Crif ». Écorchant le nom de Yonathan Arfi, il a parlé du Crif comme d’un « machin d’extrême droite », avant de déclarer que les personnes qui se rendaient au dîner annuel du Crif étaient « aux ordres ». Il a continué ensuite en expliquant que les mots de Yonathan Arfi, ajoutés à ceux d’Ariel Weil auraient fait « claquer les talons » du préfet, c’est à dire qu’il se serait mis au garde-à-vous devant eux.

Cette idée d’une institution juive toute-puissante, devant laquelle les plus hauts représentants de l’État seraient « aux ordres », est un des fondements de l’antisémitisme moderne. Ce n’est pas un hasard si Soral parle régulièrement du Crif qui « dicte sa loi » à Macron. Ces propos sont extrêmement graves et ils ne suscitent pour l’instant pas une indignation à la hauteur dans le mouvement social et dans la gauche politique. 

En détournant la colère légitime face à l’interdiction d’un concert vers une institution et une personne juives, Mélenchon protège l’État français des critiques nécessaires sur les questions de liberté. C’est la fonction matérielle de l’antisémitisme, et dans ce contexte, cela tient aussi à une stratégie électorale personnelle.

On pourrait aussi parler de la manière dont Mélenchon, dans la même conférence, s’en est pris au collectif juif Nous Vivrons en les appelant « Nous partirons ». Malgré toutes les divergences profondes que nous avons avec ce collectif, appeler ainsi un collectif de personnes racisées ne peut que provoquer du dégoût. 

Qu’il s’agisse de Nous Vivrons ou du Crif, la critique politique des positions réactionnaires que peuvent tenir ces organisations est légitime et nécessaire (voir notre critique : https://juivesetjuifsrevolutionnaires.fr/2023/07/19/lfi-crif-il-ny-a-rien-qui-va/ et  https://juivesetjuifsrevolutionnaires.fr/2016/03/10/le-diner-du-crif-ou-linternationalisme-de-la-bourgeoisie/) mais les calembours chargés de racisme ou les appels du pieds antisémites ne devraient jamais avoir leur place dans le camp progressiste. 

On peut aussi rappeler que la semaine dernière, Mélenchon a posté un visuel sur son compte Facebook parlant de « banquiers khazars », rapidement retiré sans excuse ni explication.

On peut aussi rappeler que le même thème du Crif tout-puissant avait déjà été lancé en 2019 quand le leader de la FI affirmait qu’il refusait de se mettre à genoux devant les « oukases [décrets du tsar] arrogants des communautaristes du Crif ». Il y a deux ans, c’est Rima Hassan qui déclarait que le ministre des Affaires étrangères français agissait « à la demande du Crif ». 

Il nous faut aussi parler de la stratégie du Crif dans cette séquence. Cette stratégie pose deux problèmes. Déjà, malgré des discours se voulant autant contre la FI que contre le RN, dans les faits, c’est contre le mouvement de Mélenchon que Yonathan Arfi emploie l’essentiel de son énergie, laissant le RN assez tranquille tant que celui-ci donne le change et ne s’en prend pas ouvertement aux Juif·ves. Pour le Crif, le combat contre tous les racismes semble être rangé au fond d’un tiroir et seule la question de l’antisémitisme est prise en compte.

Ensuite, les attaques contre la FI se font dans un cadre idéologique confus : dans l’arrêté préfectoral d’interdiction du concert, dont le Crif s’est félicité via son vice-président, les raisons invoquées sont d’une part la haine des Juifs et d’autre part la haine de la police. L’État trouve ici une occasion d’utiliser l’antisémitisme dans son propre intérêt, pour défendre ses propres institutions répressives et le Crif applaudit des deux mains la répression sans réfléchir aux conséquences néfastes que cette association entre institution juive et pouvoir répressif renvoie. S’en prendre à de tels événements festifs par des interdictions absurdes renforce au contraire les antisémites qui ont droit à la fois au statut de victime et à celui de vainqueur in fine.

Alors quelles conséquences peut-on tirer de cette séquence ? D’une part, la France Insoumise continue de radicaliser sa base avec une dialectique provocation / scandale / victimisation centrée sur l’antisémitisme, creusant ainsi le fossé avec les autres formations de la gauche politique. Sans doute parient-ils que la locomotive lancée pour la présidentielle permettra de rallier la gauche quoiqu’il arrive, le tout dans le silence d’un mouvement antiraciste qui perd en autonomie.

D’autre part, la lutte contre l’antisémitisme se trouve ridiculisée par l’État et par le Crif du fait de la décision de justice que le concert ait finalement lieu. La décision du préfet, parfaitement ridicule, n’avait aucune chance de résister à une décision de tribunal administratif. Quel magistrat allait accepter d’interdire un concert sur la base d’artistes qui ne seront pas présents ? Les insoumis et leurs soutiens sortent renforcés dans l’idée que l’antisémitisme n’est qu’une affaire d’instrumentalisation par la droite, et qu’ils n’ont aucune question à se poser.

Le mouvement social et antiraciste ne doit pas laisser passer cette nouvelle poussée antisémite !