Il y’a quelques jours plusieurs dizaines de milliers de Marocain·es, pour la plupart des adolescent·es – mais aussi des familles avec enfants – ont franchi la frontière espagnole dans un élan collectif par la ville de Sebta (Ceuta en espagnol).
Tout de suite s’en sont suivies des réactions de la part des dirigeants politiques européens et autres. Au menu, de l’extrême droite jusqu’à une partie de la gauche radicale, cinquante nuances de colonialisme…
Emmanuel Macron a dit sa solidarité avec le chef du gouvernement espagnol Sanchez et lui propose son aide. Il dit – tout comme Marine Le Pen – vouloir un renforcement des contrôles aux frontières. Jean-Luc Melenchon, candidat de gauche à la présidentielle, parle « d’épreuve » et demande d’aider l’Espagne. Meloni, elle, parle de « sécurité nationale » et dit suspendre le régime de libre circulation de Schengen. Quant à Elon Musk, il a osé comparer les images de marocain·es arrivant par la mer à des zombies.
Dans le discours médiatique et politique dominant, la solidarité est pour l’Espagne, pas un mot pour toutes les personnes qui choisissent l’exil, parfois au péril de leur vie. Aujourd’hui on compte près de 80 morts. Pas une seule analyse des conditions matérielles liées au capitalisme, au colonialisme et au régime du Makhzen ayant contribué à cette situation.
Certain·es font l’hypothèse d’une pression politique du Maroc : le royaume Marocain aurait ouvert les frontières pour montrer qu’ils peuvent laisser une immigration « hors de contrôle » vers l’Europe. Certain·es y rajoutent même leur dose de complotisme en y voyant une manipulation « sioniste » qui serait lié au positionnement du gouvernement Sanchez sur la question palestinienne, effaçant au passage l’histoire et l’actualité coloniale de l’Espagne.
Pour rappel, Sebta est une enclave espagnole sur le continent africain, dernier vestige avec Melila de la colonisation européenne au Maroc. Faire l’impasse sur cette réalité coloniale en normalisant l’idée que Sebta constituerait un « territoire européen » est d’une hypocrisie sans nom, particulièrement au sein de la gauche. Elle constitue un passage terrestre entre le Maroc et l’Espagne, un endroit stratégique pour le pouvoir espagnol, revendiqué par le Maroc depuis plus de 60 ans.
L’hypocrisie de l’Europe est la suivante: le patronat et les politiques et leur relais médiatiques qui jouent sur le fantasme de l’invasion migratoire alors même que la bourgeoisie profite du systeme de plantation dans le sud espagnol, des industries et des services qui exploitent les travailleurs·ses immigré·es, qui participent à la croissance économique de l’Espagne, la France et tant d’autres. Rappelons que, pour un·e européen·ne, aller au Maroc est une formalité, et que environ un million de personnes ayant une nationalité d’un pays d’Europe passent la frontière marocaine chaque année. L’égalité suppose la réciprocité.
Ce qui s’est passé à Sebta est avant tout un drame humain. Derrière les chiffres, les instrumentalisations et polémiques politiques, il y a des vies : des prénoms, des histoires, des familles qui attendent des nouvelles de leurs proches. Chaque vie est une exception.
La situation de la jeunesse et des travailleurs·ses marocain·es est difficile, le taux de chômage grandissant et les services publics marocains ne sont pas à la hauteur.
Ce n’est pas le premier drame humain aux frontières hispano-marocaines, même celui-ci connaît le bilan le plus lourd. En 2014, au moins 14 migrant·es subsaharien·nes mouraient en tentant de traverser la frontière à la nage, repoussés aux frontières de Sebta par les autorités espagnoles, qui avaient usé de matériel antiémeute et balle en caoutchouc dans l’eau, provoquant leur mort, si ce n’était pas par noyade. En 2021, au moins deux autre personnes se noyaient en traversant la frontière de Sebta. Encore en 2022, 27 personnes migrantes subsahariennes et marocaines perdaient la vie à frontière –terrestres – en tentant de traverser la frontière hispano-marocaine à Melilla, autre enclave espagnole sur le continent africain. De nombreux·ses migrant·es ont ainsi été tué·es du fait des politiques répressives aux frontières externalisées de l’UE, qui permettent par la même au Maroc d’utiliser leur détresse comme un levier diplomatique (notamment la revendication territoriale du Sahara occidental). Des dizaines de milliers d’autres migrant·es sont mort·es en Méditerranée ou dans le Sahara, victimes de l’Europe forteresse. Ne cessons pas de le répéter : les frontières tuent.
Ce qui s’est passé est aussi un révélateur de plus de l’hypocrisie d’un suprémacisme blanc et européen (espagnol comme français) qui ne dit pas son nom et qui embrasse une large part du spectre politique, y compris a gauche : à ses yeux, les mort·es marocain·es sont invisibles. Prompt à s’ériger en donneur de leçon, il est rarement capable de regarder non seulement sa propre histoire raciste, xénophobe et coloniale, mais aussi son actualité raciste et coloniale.
Au Maroc, en Espagne, en France comme en Palestine et partout dans le monde, militons pour la libre circulation et l’accueil de celles et ceux qui fuient la guerre, la misère, ou la dictature. Mobilisons-nous contre le colonialisme et pour la solidarite internationale entre travailleuses et travailleurs. À bas les frontières meurtrières, non au repli identitaire et à la xénophobie !

