Le RN et l’héritage de Doriot.

Il y a quelques jours, la militante Renaissance Danielle Barrao, rapidement reprise par le media Contre-Attaque, repère une vidéo de 2022 durant laquelle on aperçoit en évidence dans le bureau où est interviewée Edwige Diaz, députée de Gironde et vice-présidente du RN, une affiche « Tu dois tout au parti, le parti ne te doit rien« , phrase qui était un des slogans du PPF de Jacques Doriot. De quoi s’agit-il ?

Jacques Doriot fut un des principaux dirigeants du PCF au début des années 1930. En 1934, il en est exclu suite à un désaccord quant à la stratégie « classe contre classe ». Il monte alors sa propre organisation : le Parti Populaire Français. Très vite, l’opposition au PCF puis au Front Populaire devient le principal marqueur du nouveau parti, ce qui lui apporte des ralliements issus de l’Action Française et des Jeunesses Patriotes. En quelques années, le PPF devient une des principales formations d’extrême-droite. Dans le même temps, l’antisémitisme devient un élément central du discours de Doriot, qui n’a de cesse de dénoncer le « judéo-communisme » et le « juif Blum aux ordres du Kremlin« . Lorsque les nazis envahissent la France, il adopte une ligne ultra en faveur de la Collaboration. Des Groupes d’Action PPF sont créés, qui servent d’auxiliaires aux forces allemandes et participent à des rafles ainsi qu’à des exécutions de juifs·ves et de résistant·es. Suite à l’attaque allemande contre l’URSS en 1941, le PPF participe à la création de la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme, qui regroupe plusieurs milliers de français souhaitant se battre aux côtés de l’armée allemande. En 1944, la LVF est intégrée à la SS Charlemagne. Jacques Doriot, qui a fait plusieurs séjours sur le front Est, y obtient le grade de Sturmbannführer. Fuyant en Allemagne pour échapper à l’avancée des forces alliées, il est tué lors d’un mitraillage aérien en février 1945.

À gauche le nom de Jacques Doriot est infamant. Lorsqu’en 2023 Sophia Chikirou et Jean-Luc Mélenchon qualifient ainsi Fabien Roussel, cela est ressenti particulièrement violemment du côté du PCF. Le dirigeant de LFI est lui aussi régulièrement insulté de la sorte, encore il y a quelques jours par Caroline Fourest dans Franc-Tireur. Cela étant dit, si on laisse de côté les injures, on aurait bien du mal à trouver un lien quelconque entre Jacques Doriot et les organisations de gauche actuelles.

Il n’en va pas de même à l’extrême-droite.

Déjà, l’affiche dans le bureau utilisé par Edwige Diaz n’est pas le fait d’une militante isolée qui l’aurait placardé par hasard ou par erreur. La même affiche a déjà été repérée en 2016 dans le bureau de Jean-Lin Lacapelle, alors secrétaire général adjoint du FN. On la retrouve également une dizaine d’années plus tôt, sur la porte du bureau de Carl Lang, alors député européen (Jean-Marie Le Pen lui même y fait référence lors de l’exclusion de ce dernier). En 2017, la formule est également prononcée par Louis Alliot, vice-président du RN, lors d’un séminaire interne censé faire le bilan de l’élection présidentielle. À chaque fois, des journalistes font le lien entre cette formule et le parti de Jacques Doriot, sans que cela n’empêche les utilisations ultérieures. C’est que le slogan est présent dans l’ADN du parti lepeniste avant même sa naissance. En 1972, le texte de congrès d’Ordre Nouveau décidant la naissance du Front National stipule : « Le parti doit désormais participer à « la course au pouvoir ». Pour l’atteindre, il doit user des méthodes définies et renoncer au putsch. Il faut faire sienne la devise du PPF : « Tu dois tout au Parti, le Parti ne te doit rien » ».

À l’époque, le lien avec le PPF ne se limite pas à la reprise d’un slogan, il y a une filiation militante : une partie de ceux qui fondent le Front National sont passés par le PPF. Ainsi Victor Barthélémy, secrétaire général du FN après avoir été celui du PPF et avoir été membre de la direction de la LVF ; André Dufraisse, vétéran de la LVF et membre du bureau politique du FN dès sa fondation ; et Paul Malaguti, dirigeant du FN dans le Loiret et membre du comité central, qui avec le GAPPF de Cannes prêta main forte à la Gestapo lors d’un massacre de résistants le 15 août 1944. Notons que les anciens du PPF ne furent pas les seuls ex-nazis à participer à la création du FN, ainsi Pierre Bousquet et Léon Gaultier, tout les deux vétérans de la SS. Si aujourd’hui, le RN se fait discret sur cet héritage, ce n’est pas le cas de tout le monde à l’extrême-droite : lors des élections européennes de 2024, la liste fasciste, raciste et antisémite Europe Forteresse, qui prétendait lutter contre les « lobbies apatrides« , « combattre le sionisme » et « engager la remigration« , reprenait carrément le logo du PPF.

L’un des éléments clés de la pseudo-dédiabolisation du Rassemblement National est de faire croire qu’il n’aurait aucun lien avec l’héritage de la Collaboration (qui serait de toute manière de l’histoire ancienne). C’est bien évidemment faux et de temps à autres un élément comme celui-ci échappe aux communicants et vient le rappeler. Ne nous y trompons pas : même si elle prétend avoir dépassé son histoire, l’extrême-droite n’a pas changé ! Elle est et sera toujours l’ennemie des Juif·ves et de toute les minorités !

Ne nous y trompons pas : même si elle prétend avoir dépassé son histoire, l’extrême-droite n’a pas changé ! Elle est et sera toujours l’ennemie des Juif·ves et de toute les minorités !